La démocratie, par Noam Chumsky.

Noam Chomsky interviewé par Denis Robert & Weronika Zarachowicz.

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La démocratie

-Êtes-vous d’accord avec le postulat qui veut que ce qu’on a trouvé de moins pire comme système, c’est la démocratie ?

Noam Chomsky : C’est le meilleur système, pas le moins pire. On attribue au Mahatma Gandhi, un jour qu’on lui demandait ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, cette célèbre formule : « C’est peut-être une bonne idée, vous devriez essayer de la créer… » On pourrait en dire autant de la démocratie. Comme la civilisation occidentale, elle existe mais n’a pas encore rempli toutes ses promesses.

Un combat se poursuit entre le peuple, qui essaie d’étendre la démocratie, et l’élite, qui s’efforce de la restreindre. La montée en puissance des entreprises et les accords commerciaux sont des tentatives pour restreindre la démocratie.

-Si la démocratie est le meilleur système…

Chomsky : Tout dépend de ce qu’on entend par démocratie. Il y a une théorie quasi officielle – plus répandue aux États-Unis — selon laquelle la démocratie est un système dans lequel les gens sont des spectateurs, et non des acteurs. À intervalles réguliers, ils ont le droit de mettre un bulletin dans l’urne, de choisir quelqu’un dans la classe des chefs pour les diriger. Puis, ils sont censés rentrer chez eux et vaquer à leurs affaires, consommer, regarder la télévision, faire la cuisine, mais surtout ne pas déranger. C’est la démocratie.

Quand ça casse, la réaction est intéressante. Par exemple, est-ce qu’en Europe on a discuté de la première étude publiée en 1975 par la Commission trilatérale et intitulée La Crise de la démocratie ? Aux États-Unis, ce genre d’étude déclenche des réactions beaucoup plus vives qu’en Europe, me semble-t-il.

-l’Europe serait trop passive, selon vous?

Chomsky : L’Europe s’imagine qu’elle a des intellectuels engagés, mais la réalité est bien différente, à quelques exceptions près. Quand il y a eu des progrès, ils sont venus non pas des intellectuels, mais d’abord et surtout des forces populaires, et bien souvent des organisations de la classe ouvrière.

Ainsi, dans les années 60, il y a eu un grand mouvement de contestation un peu partout dans le monde : en Europe, aux États-Unis, au Japon… Les élites libérales (au sens américain du terme) et les élites sociales-démocrates se sont alarmées. C’est sur cette toile de fond qu’est née la Commission trilatérale, dont les membres sont recrutés parmi ces élites. On y trouvait de grands dirigeants d’entreprise, des responsables politiques et des intellectuels aussi bien américains, européens que japonais. Ils se reconnaissaient dans un libéralisme internationaliste, un peu comme les adeptes de la «Troisième voie». Les membres de l’administration Carter, par exemple, venaient presque tous des rangs de la Trilatérale, y compris Carter lui-même. Peu après sa création, à l’initiative de David Rockefeller, cette organisation a publié un livre important, La Crise de la démocratie, reprenant les actes d’une conférence de la Trilatérale. Le rapporteur français était Michel Crozier; l’Américain, Samuel Huntington; et le Japonais, Joji Watanuki. Selon eux, il y avait «crise de la démocratie» parce que dans les années 60, les citoyens des pays représentés dans la Trilatérale avaient tenté d’entrer dans l’arène publique. Les couches de la population censées demeurer apathiques — les femmes, les jeunes, les minorités, la population toute entière – avaient voulu intervenir dans le débat politique sur la base de leur propre programme.

Si vous êtes naïf, vous croyez que c’est justement cela, la démocratie. Mais si vous êtes un tant soit peu lucide, vous savez qu’il s’agit d’une crise de la démocratie. C’est ce qu’ils appellent un «excès de démocratie». Pour surmonter la crise, ils ont appelé à une plus grande modération de la démocratie. La vraie démocratie ne pouvait revenir qu’à condition que les citoyens redeviennent passifs et apathiques.

Le rapporteur américain, Huntington, a eu ce commentaire passablement nostalgique : « Truman a pu gouverner le pays avec l’aide d’une poignée d’avocats et de banquiers de Wall Street.» Ils étaient particulièrement inquiets de l’échec des institutions chargées de «l’endoctrinement des jeunes» : l’école, l’université, les églises ne faisaient pas leur travail. Elles ne leur inculquaient pas la passivité.

À vrai dire, c’est à ce moment-là qu’a commencé l’assaut contre la démocratie sous la forme du néo-libéralisme, avec le transfert du pouvoir aux grandes entreprises, le démantèlement de l’État-Providence… Le tout a été accompagné d’une intense propagande. Bien entendu, ce n’est pas la Trilatérale qui a décidé de cet assaut. Sa réaction n’était qu’une manifestation parmi d’autres des inquiétudes qui y ont conduit. D’où leur coïncidence dans le temps.

-Selon vous, les Américains ont-ils oublié les sources de la Constitution américaine? Le Premier amendement insiste beaucoup sur la liberté…

Chomsky : Le Premier amendement concerne la liberté d’expression et de religion. Toutefois, la liberté d’expression, notamment, a pendant longtemps été entendue dans un sens relativement étroit. Mais, au cours du temps, les mécanismes de protection de la liberté d’expression ont été renforcés, si bien que dans les années 60, dans le contexte des luttes pour les droits civiques, ils ont atteint un niveau peut-être unique au monde. L’idéologie dominante est mieux rendue dans la Déclaration d’indépendance, qui évoque «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur». Mais cela n’a aucun statut constitutionnel. Ce sont juste de belles paroles.

-En France, on a souvent privilégié une autre interprétation, celle qui met l’accent sur l’égalité.

Chomsky : En théorie, peut-être. Mais dans la pratique, la France est l’un des pays où les inégalités sont les plus criantes. C’est un incroyable mensonge.

Partons d’Aristote. Dans La Politique il affirme que l’égalité est le fondement de la démocratie. Sans égalité, pas de démocratie. Ce principe valait, et encore, pour une fraction de la population, pour les hommes libres (mais pas les femmes) reconnus comme citoyens. Voilà pour Aristote, mais vous retrouvez cela tout au long de l’histoire.

Adam Smith pensait que dans des conditions de concurrence pure et parfaite, les marchés se caractériseraient par une parfaite égalité. Un courant important de la pensée classique est fondée sur l’hypothèse que l’égalité peut et doit être atteinte. Mais c’est pure illusion.

Le mouvement ouvrier américain constitue un cas intéressant, dans la mesure où il ne s’enracine dans aucune tradition classique. C’était au départ une organisation rassemblant les cordonniers irlandais de Boston, des jeunes filles de milieux ruraux travaillant dans les fabriques, etc. Au milieu du XIXesiècle, ils avaient leurs propres journaux. Pour eux, il allait de soi qu’il fallait rechercher l’égalité en s’unissant. Ils étaient contre le «nouvel esprit du temps», qui appelait à s’enrichir sans se préoccuper du sort des autres. Ils trouvaient cela scandaleux. Il a fallu des centaines d’années pour convaincre les gens que, conformément à l’éthique du capitalisme, ils devaient s’enrichir et rompre avec l’égalitarisme. C’est la politique des élites.

-On dit aussi que la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple…

Chomsky : Il faut s’ôter cette idée de la tête. Le gouvernement n’est ni du, ni par, ni pour le peuple. C’est ce qu’on nous inculque de toutes sortes de manières, par exemple avec des moyens aussi simples que les séries policières à la télévision. Je n’ai pas lu d’études là-dessus, mais j’ai l’impression qu’elles ont changé avec le temps. Les agents du FBI étaient autrefois des héros, ils arrêtaient les criminels. Aujourd’hui, c’est la police locale qui fait le bon boulot, et le FBI qui lui met des bâtons dans les roues, à cause de l’ingérence du gouvernement, comme pour les impôts. Seule la Défense nationale, qui nous protège des Soudanais et des Cubains et qui soutient notre économie, échappe à ce dénigrement.

-Pourquoi l’armée bénéficie-t-elle de ce statut particulier ?

Chomsky : Pour une raison très simple : plus une société est libre, plus elle a recours à la peur et à la propagande.

Quand mes enfants allaient à l’école, on leur apprenait à se cacher sous les tables pour se préparer en vue du jour où les Russes lâcheraient des bombes atomiques. Il fallait vivre dans la peur.

Les États-Unis ont attaqué le Nicaragua quand, en 1985, le Président américain a décrété l’état d’urgence à cause de la menace que faisait peser ce pays sur notre existence. Et il y a deux ans, quand l’Union européenne a contesté l’embargo américain contre Cuba, les États-Unis ont déclaré que l’OMC n’était pas habilitée à intervenir dans une question touchant à leur sécurité nationale.

Les gens ont peur : ils ont peur des criminels, des trafiquants de drogue, des Noirs, des étrangers… Aux États-Unis, la peur du terrorisme est beaucoup plus grande qu’en Europe.
Dans les années 80, nous vivions dans la hantise du terrorisme arabe. Cela a beaucoup affecté l’industrie du tourisme, les Américains préférant renoncer à aller en Europe de crainte d’être victimes d’un attentat. Or, on est cent fois plus en sécurité en Europe que dans n’importe quelle ville américaine.

Une autre raison de préparer les esprits à la guerre est que cela terrifie. Des avions qui volent et lâchent des bombes sèment la panique. Alors vous cherchez quelqu’un pour vous en protéger. C’est une autre façon de maintenir les gens dans la sujétion. Et c’est encore plus efficace dans un pays libre.

Mais quand un gouvernement ne peut plus utiliser la force brute, il doit contrôler les esprits. C’est précisément la raison pour laquelle les industries de l’endoctrinement sont beaucoup plus sophistiquées aux États-Unis et en Grande-Bretagne que partout ailleurs.

-Comment expliquez-vous la forte montée de l’abstentionnisme lors des élections [4] ?

Chomsky : Aux États-Unis, c’est une position délibérée de la part des citoyens. D’une part, l’éventail des choix politiques est moins grand qu’en Europe; d’autre part, depuis quelques années les gens commencent à avoir des doutes sur le système lui-même.

La société américaine est constamment sondée, essentiellement parce que le monde des affaires veut savoir ce que les gens pensent. On dispose donc d’énormes quantités de données sur l’état de l’opinion publique. Une question revient chaque année dans les sondages : « Selon vous, pour qui travaille le gouvernement ?» Généralement, environ la moitié de la population répond que le gouvernement est au service «des intérêts particuliers de quelques-uns, et non du peuple».

Sous Ronald Reagan, ce pourcentage est monté jusqu’à 80 % ! Plus de 80 % des personnes interrogées pensaient que le gouvernement était une farce. À des questions comme : «Pensez-vous que le monde des affaires est trop influent?», 80% des sondés répondaient positivement.

-La propagande n’est donc pas si efficace que cela ?

Chomsky : Tout l’art de la propagande consiste à donner aux gens le sentiment qu’ils sont impuissants, isolés, coupés les uns des autres. En fait, pour l’industrie de la publicité et de la propagande commerciale en général, le monde idéal serait un monde fondé sur deux éléments : d’abord la télévision, chacun devant son poste, coupé des autres, voire de sa famille ; ensuite, pour autant que cet idéal puisse être approché, que les gens ne constituent plus une menace pour les riches et les privilégiés, de sorte qu’il n’y ait pas de « crise de la démocratie» au sens où l’entendent les élites. Les gens ne s’occuperaient que de leur propre petite vie, des choses superficielles de l’existence, comme les objets de consommation à la mode ou le sport. Ils seraient «spectateurs», et non «acteurs», dans l’élaboration de la politique à tous les échelons : local, sur les lieux de travail et au-delà.

Périodiquement, ils auraient le droit de confirmer les élites dans leur pouvoir, mais le reste du temps ils devraient laisser la conduite des affaires du monde à ceux qui s’autoprocla-ment des «hommes responsables». Soulignons-le une fois de plus : ce ne sont pas là les idées de groupes extrémistes, mais celles d’une large fraction des élites à travers tout l’échiquier politique.

-Est-ce que la montée de l’extrême droite vous inquiète ?

Chomsky : C’est, en effet, un danger. Aux États-Unis, cela se manifeste sous une autre forme, à savoir la montée du fondamentalisme chrétien.

-Ce n’est pas exactement le même phénomène.

Chomsky : Non mais sociologiquement parlant, c’est similaire. J’y vois une réaction au sentiment d’impuissance, face à des choses que nous ne pouvons maîtriser. Elle revêt des formes différentes selon les pays. Le fascisme est né de ces frustrations : « Personne ne nous défend, on nous veut du mal, les Juifs, les Africains… Le gouvernement ne fait rien pour nous, nos valeurs sont menacées…» La droite a toujours su exploiter ce malaise.

Aux États-Unis, les milices paramilitaires fleurissent sur le même terreau. Timothy McVeigh, le type qui a fait exploser un bâtiment fédéral à Oklahoma City [5], est le genre d’individu qui, il y a soixante ans, aurait milité dans le Congress of Industrial Organizations [6]: «Vous perdez votre travail, vos enfants ne vous respectent pas, vous n’avez pas d’avenir… Il y a forcément un ennemi quelque part, on nous dit que c’est le gouvernement fédéral, alors… » Vous remarquerez que McVeigh ne s’en est pas pris au siège d’une grosse société. C’est parce qu’on n’arrête pas de seriner aux gens que c’est l’État qui les opprime. Il faut qu’ils en soient convaincus.

-Est-ce que l’émergence, en Europe, de partis politiques comme les Verts vous semble une chose positive ?

Chomsky : Cela pourrait l’être, mais ce n’est pas aussi simple que cela. Prenez les nazis, eux aussi se souciaient de l’environnement. Il y avait un très fort courant écologiste au sein du national-socialisme. Le résultat n’a pas été des plus heureux.

La direction que prendront les Verts dépendra de la vigilance des citoyens.

-Est-ce que vous croyez encore aux syndicats ?

Chomsky : En principe, oui. Les syndicats ont joué un rôle déterminant dans le développement de la démocratie, et c’est l’un des rares lieux où les pauvres peuvent s’unir et agir collectivement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’establishment et les médias les ont en ligne de mire.

-Comment se porte le syndicalisme aux États-Unis ?

Chomsky : Cela fait des années que les syndicats sont soumis à de constantes attaques. Leurs effectifs sont tombés très bas, jusqu’à moins de 15 % des salariés. Mais maintenant, on assiste à une stabilisation, voire à un redémarrage.

-La notion de classe sociale est-elle, selon vous, toujours pertinente ?

Chomsky : Les sociétés ont évolué, mais ces concepts généraux gardent toujours la même acuité. Certes, les structures sociales et les structures de classe ont changé. Mais les intérêts particuliers de certains groupes, les relations de domination, les hiérarchies sociales, les hiérarchies dans la prise de décision demeurent. Et ils conduisent à des conflits de classe.

-Donc, le marxisme serait toujours une théorie applicable ?

Chomsky : Précisons tout d’abord que tout ce qui porte le nom d’une personne est, à mes yeux, automatiquement suspect. Une doctrine qui s’appelle marxisme ou freudisme a toutes les chances d’être une religion. Parce qu elle déifie la personne en question. Donc, dès le départ, on sent que quelque chose cloche.

Vous n’avez pas besoin d’Einstein pour qualifier la physique. Il n’y a pas d’«einsteinisme» en physique. Albert Einstein était un être humain, pas un dieu. Il avait des idées, des bonnes et des mauvaises.

Quand vous sacralisez un individu, vous êtes dans le domaine de la religion organisée. Et de fait, c’est ce que le marxisme a été : une forme de religion dans laquelle Marx a été hissé au rang de divinité à laquelle il fallait vouer un culte. Et quand on décide d’en changer, comme cela s’est passé en France dans les années 70, alors on se rend coupable de profanation. Il n’en reste pas moins que Marx a dit des choses intéressantes sur la société du XIXesiècle, et bien d’autres choses de portée plus générale et plus durable. Il faut accepter ses idées quand elles sont valides, les modifier ou les prolonger quand c’est nécessaire, les mettre de côté lorsqu’elles se révèlent inexactes ou inapplicables. Comme celles de n’importe qui d’autre.

-La révolution est-elle une notion qui vous intéresse ?

Chomsky : Les révolutions éclatent quand les dispositions d’esprit habituelles ont changé.

Il faudrait qu’il y ait une réelle volonté de saper la tyrannie des multinationales. Que cette volonté perdure et gagne en ampleur. Que les gens veuillent vraiment revenir au niveau de conscience du XIXesiècle. À cette époque, le peuple pensait que les ouvriers devraient posséder leurs moyens de production, que le travail salarié était une forme d’esclavage – d’ailleurs, l’ouvrier salarié n’était pas vraiment différent d’un esclave. C’était aussi ce que pensait le Parti républicain vers le milieu du XIXesiècle aux États-Unis. Il a fallu d’intenses campagnes de propagande pour que les gens se déba-rassent de ces idées. Mais supposez qu’elles reviennent, et qu’un réel courant de la population se mobilise pour re-démocratiser la société, l’économie, les relations sociales, et contester ce pouvoir qui estime n’avoir de comptes à rendre à personne. Supposez que le mouvement s’amplifie et que les puissants se sentent obligés de résister par la violence. Alors vous entrez dans une situation révolutionnaire.

-Vous définissez-vous toujours comme un anarchiste ?

Chomsky : L’anarchie recouvre beaucoup de choses différentes. Mais il y a un courant au sein de l’anarchie qui est l’héritage direct du libéralisme classique, qui s’efforce de défendre la liberté et la démocratie contre le capitalisme. Ces courants anarchistes s’efforcent de proposer des formes d’organisation susceptibles d’aider les gens à multiplier les fruits de la liberté.

Les anarchistes ont toujours été attachés à un principe fondamental : toute forme d’autorité, de hiérarchie, doit être remise en question et doit prouver son bien-fondé. Il n’y a pas d’auto-justification qui tienne. Cela vaut aussi bien pour les relations entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, dans le monde du travail ou entre les États. Il faut repérer toutes les formes d’autorité et les sommer de se justifier.

Certaines ont un bien-fondé. Ainsi, les relations entre une mère et son enfant sont de nature autoritaire. Mais toute forme d’autorité qui ne peut prouver son bien-fondé est illégitime, et on est en droit de la renverser. C’est vrai à tous les niveaux, des relations individuelles aux relations internationales. À mon avis, tel est l’apport essentiel de la pensée anarchiste. Il vient tout droit des luttes populaires, des Lumières.

-Que pensez-vous de l’idée selon laquelle le système politique sert à ce qu’il n’y ait pas de guerre civile ?

Chosky:Tout dépend s’il est souhaitable ou pas de prévenir une guerre civile. Si, en 1938, il y avait eu une guerre civile en Allemagne pour renverser Hitler…

Il faut donc y regarder de plus près. Si une guerre civile est une guerre populaire qui cherche à renverser l’autorité en place, c’est une bonne chose. Comme la plupart des luttes pour l’indépendance, la Révolution américaine était une guerre civile [7] avec deux camps plus ou moins à égalité. La France était d’un côté et l’Angleterre de l’autre. Etait-ce une bonne guerre civile? À bien des égards, certainement, mais pour les Indiens et les Noirs ce fut une terrible tragédie.

On ne peut donc pas généraliser. Parfois, le système politique agit de façon constructive, parfois de façon destructrice. Il n’y a pas de règle a priori dans ce domaine.

-Si la situation devient insupportable, pourquoi le peuple ne se révolte-t-il pas? Est-ce parce qu’il est asservi, notamment par les médias ?

Chomsky : Les médias ne représentent qu’une toute petite partie de la vaste machine de propagande. Il existe un système d’endoctrinement et de contrôle beaucoup plus vaste, dont les médias ne sont qu’un rouage : l’école, l’intelligentsia, toute une panoplie d’institutions qui cherchent à influencer et à contrôler les opinions et les comportements, et dans une large mesure à maintenir les gens dans l’ignorance.

Souvent, les gens savent parfaitement à quoi s’en tenir, et pourtant ils ne se révoltent pas. Ainsi, quand les Américains interrogés par les instituts de sondage disent que l’État sert les intérêts particuliers de quelques-uns et non du peuple, ils ne répètent pas ce qu’on leur dit. On leur dit : « C’est votre gouvernement, il est libre», mais personne n’y croit. Et cela se vérifie dans toutes sortes de domaines.

Les médias sont un instrument au service des intérêts du secteur privé. La guerre du Vietnam en fournit une bonne illustration. C’est un thème majeur de la vie publique américaine. La plus violente critique que les intellectuels, la plupart de gauche, ont émis contre cette guerre, c’est qu’elle a été une erreur qui a coûté trop cher. Voilà ce que pensent les intellectuels, vous pouvez le lire et l’entendre partout.

Or depuis trente ans, il y a des sondages sur cette question. Le dernier date d’il y a quelques mois [8] Durant presque toute cette période, on a constaté qu’environ 70 % des gens pensent que la guerre n’était pas une simple erreur, qu’elle était fondamentalement mauvaise et immorale. Rien de ce que vous lisez dans les médias ne vous permet d’aboutir à cette conclusion. Les gens y sont parvenus par eux-mêmes. Si cette question avait fait l’objet d’un réel débat, vous auriez eu 95 % de réponses dans ce sens. Il existe donc un énorme fossé entre ce que pense l’opinion publique et ce que veut faire croire la propagande des élites. Par conséquent, ce qui empêche les gens de se révolter, ce n’est pas qu’ils ne savent pas.

-On en revient à la même question : pourquoi ne se révoltent-ils pas ?

Chomsky : Ils ne se révoltent pas parce que cela coûte cher. Si vous prenez l’initiative de changer Tordre des choses, vous risquez de le payer très cher.

Sans parler de révolution, si vous voulez créer un syndicat et que vous y arrivez, ce sera peut-être bon pour vos collègues de travail mais certainement pas pour vous. Vous serez l’objet de manoeuvres d’intimidation, de harcèlement, voire pire. Pour agir, il faut être prêt à en payer le prix.

Prenez un intellectuel privilégié. Supposez qu’il rejoigne la dissidence. Dans nos sociétés, on ne le tuera pas mais il sera puni. Il sera dénoncé, haï, calomnié. S’il ne le supporte pas, il renoncera. S’il est sensible à l’opinion, il sera complètementparalysé.

Si l’on veut agir, il faut se moquer de l’opinion; c’est la seule façon d’être libre et de faire ce que l’on pense être juste. Pour moi, ça va, car je suis un privilégié. Mais les ouvriers défavorisés le paient cher.

La seule façon de s’en sortir est de s’organiser. Des gens organisés en syndicat, par exemple, peuvent payer un prix qu’un individu ne peut pas assumer seul. C’est pourquoi tant d’efforts sont déployés pour briser ce type d’organisation. Ce sont des raisons de ne pas se révolter beaucoup plus profondes que la propagande.

Vos livres sont publiés par des maisons d’édition alternatives. N’ayant pas les mêmes moyens que les grosses, elles n’atteignent qu’un public restreint.

Chomsky : Peut-être, mais mes livres sont lus par les gens que je veux toucher.

-Vous pouvez vous permettre d’être sélectif, parce que vous vous adressez à des gens qui vous connaissent déjà…

Chomsky : Non, ce n’est pas exact. Juste avant de venir ici, j’ai donné une conférence au Kansas. La salle, de 1 500 places, était comble. Personne ne sait d’où venaient ces gens. Mais c’est toujours comme ça. Partout où je vais donner une conférence, il y a une grande affluence. Il y a des réseaux où se retrouvent les gens en désaccord avec ce qui se passe et qui veulent entendre un autre son de cloche. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Aux États-Unis, il y a une poignée de conférenciers qui, comme moi, passent leur temps à sillonner le pays et font la même expérience. Partout où ils vont, il y a foule. En fait, il y a un énorme public dans toutes ces régions que le New York Times n’atteint pas, mais où les petites maisons d’édition sont bien diffusées. Donc, c’est un choix, mais à mes yeux pas un mauvais choix.

Si vous recherchez la célébrité et le prestige, ce n’est pas la bonne façon d’y parvenir. En revanche, si vous voulez encourager la participation et l’action populaire…

-Vous ne croyez pas qu’on puisse changer le système de l’intérieur ?

Chomsky : Je ne dis pas que cela ne marchera jamais. Par exemple, s’ils bénéficient d’un soutien populaire à l’extérieur, des gens à l’intérieur peuvent faire des choses. J’ai de bons amis qui occupent de très hautes fonctions dans les médias et qui plaident en faveur d’une critique des médias. Ils aimeraient que les gens remettent en cause les médias, révèlent leurs mensonges, car cela leur donnerait une plus grande marge de manœuvre. Les uns renforceraient les autres. Cela vaut pour le système politique dans son ensemble, et pour d’autres institutions établies.

-Nos sociétés démocratiques auraient besoin d’avoir leurs Gorbatchev…

Chomsky : Oui, mais lui œuvrait dans un système totalitaire complètement différent du nôtre.

Beaucoup aspirent au changement. Par exemple, cela fait vingt-cinq ans que je travaille sur la question du Timor oriental. Finalement, plusieurs jeunes militants concernés par cette terrible tragédie sont parvenus à convaincre quelques représentants au Congrès américain, dont certains de droite, de sy intéresser. En tant qu’individus, ces derniers réprouvaient les massacres et les exactions contre les populations civiles. À force, ils ont réussi à imposer le vote de conditions très strictes à l’envoi d’armes en Indonésie. Bill Clinton a trouvé le moyen de contourner cette décision du Congrès et a continué à envoyer des armes en Indonésie en toute illégalité. Néanmoins, ce vote a constitué un message à l’adresse des Indonésiens.

Il s’est passé la même chose avec la Turquie. Des organisations de défense des Droits de l’homme et des groupes de militants ont convaincu le Congrès d’imposer des conditions à l’aide militaire à la Turquie. Clinton s’est alors mis en quête de moyens détournés pour continuer à fournir aux Turcs des chasseurs bombardiers et des tanks, afin qu’ils puissent poursuivre l’une des plus grandes opérations de massacre et de purification ethnique des années 90.

Voilà un bon exemple de la discipline des classes éduquées. Elles sont capables de ne pas s’apercevoir que l’une des pires opérations de purification ethnique des années 90 s’est déroulée dans un pays membre de l’Otan, et de tout faire pour aggraver la situation. Cela demande beaucoup de discipline, de garder le silence sur de tels drames.

Pourtant, vous insistez beaucoup sur la pression populaire.

Chomsky : C’est vrai. Depuis vingt-cinq ans, la pression populaire arrive à peser sur le Congrès. C’est d’ailleurs comme ça que le mouvement des Droits de l’homme a démarré. La pression populaire issue des années 60 s’est frayée un chemin jusqu’à l’intérieur du Congrès et a réussi à se transformer en votes sur des sujets précis.

-Par exemple ?

Chomsky : Prenez les Droits de la femme. Il y a eu de grands progrès au cours des trente ou quarante dernières années, non pas grâce à un législateur agissant dans un vide politique, mais grâce aux groupes contestataires, souvent issus de la gauche -parfois de façon inattendue. Les femmes, à l’intérieur du mouvement, ont commencé à se plaindre de ce que les hommes, qui prétendaient aussi mener le combat pour les droits humains, opprimaient, en fait, les femmes. Le mouvement féministe est né en partie de ces querelles internes. Les choses arrivent quand les gens décident d’agir. À mon avis, c’est la principale leçon à tirer de l’Histoire.

-Depuis la publication de Manufacturing Consent, en 1988, votre théorie sur la fabrication du consentement s’est-elle vérifiée? A-t-elle évolué ?

Chomsky : J’hésite à utiliser le mot de théorie pour des considérations aussi banales, et qui, pour la plupart, relèvent du simple bon sens. Une fois qu’on est sorti des sciences de la nature, peu de pensées méritent le qualificatif de théorie. Tout le monde utilise ce terme, mais à tort. C’est plutôt un cadre de réflexion, un modèle qui relève du bon sens.

Oui, ce modèle s’est vérifié de bout en bout. Prenons un seul exemple : certaines opérations de purification ethnique parmi les pires de ces dernières années se sont déroulées au sein de l’Otan. Ceux-là mêmes qui aggravent la situation, qu’il s’agisse de Bill Clinton, John Major et Tony Blair ou du gouvernement allemand, ceux-là mêmes qui envoient des armements de pointe à la Turquie pour lui permettre de raser des villages, de commettre des atrocités et de mettre deux à trois millions de réfugiés sur les routes, n’hésitent pas à prendre le public à témoin et à affirmer qu’ils condamnent la purification ethnique. Et les intellectuels sont si disciplinés, si obéissants, qu’aucun d’eux ne lève le doigt pour protester : «Eh, attendez une minute, si vous êtes contre le nettoyage ethnique de l’autre côté de la frontière, comment se fait-il que vous le souteniez à l’intérieur de l’Otan?» Avez-vous entendu une seule personne le dire ?

-Vous!

Chomsky : En fait, quelques voix se sont élevées, mais très peu, et elles n’ont jamais atteint le grand public. Par exemple, le 50e anniversaire de TOtan, célébré à Washington en avril 1999, a été l’une de ces sinistres occasions où l’on a entendu de grands discours passionnés, affirmant qu’on ne pouvait rester indifférent aux massacres perpétrés aux frontières de l’Otan — sous-entendu : on peut très bien rester indifférents à ceux commis à l’intérieur de ces frontières, détail qu’aucun commentateur n’a relevé. Un tel degré de soumission, dans les médias et partout ailleurs, est révoltant!

Ce sont de dramatiques vérifications du modèle, qui dépassent de loin ce que nous aurions pu prédire. Et les exemples se multiplient.

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