L’effet centrifuge du Califat sur les plus faibles, par Kamel Daoud.

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Pourquoi le Califat de Daech exerce une si puissante fascination sur les esprits ? D’où vient ce puissant effet centrifuge sur les Djihadistes ? Pourquoi un anonyme irakien qui se proclame Calife est désormais vu comme légitime par des factions Djihadistes aussi éloignées les unes des autres que Boko Haram ou les Chebab ou les Djihadistes du Maghreb ?

A cause de la notion de la « restauration ». L’Etat dans l’imaginaire musulman est califat. Cela suppose âge d’or, unité, puissance, empire et domination. Version synonyme de l’âge d’or. Le califat musulman est un devoir d’obédience et d’obéissance. C’est à la fois source de foi et de puissance politique.

Délégation divine (dès la création) et prophétique et historique. Le califat est mort en 1924, date de la dissolution de l’empire ottoman et, depuis, la tentation de « restauration » est là, dormante, dans les esprits des idéologues de la puissance « arabe » à retrouver.

« Restaurer » le califat c’est restaurer le royaume d’Allah, sa gloire et son unité, obsession majeure des monothéismes. El Baghdadi en Irak, anonyme produit dérivé de l’invasion bushienne et d’El Qaïda  a joué sur la notion de « restauration » qui frappe de nullité toute autre sigle islamiste : soit on restaure le califat, soit on tourne en rond dans le terrorisme même spectaculaire.

L’effet centrifuge de ce fascisme vient aussi de la perfection de ses propagandes. En règle générale, les propagandes des fascismes sont toujours en avance sur les systèmes médiatiques de leurs contemporains.

A l’époque où les vieux empires européens sombraient des subjonctives de discours, Goebbels mettait au point les lois des propagandes par les paradoxes : le mensonge doit sa vérité à son ampleur ; la vérité est un effet de répétition, pas d’exactitude.

Aujourd’hui, l’Etat islamique joue énormément sur ses performances publicitaires : tueries mises en scène, Internet et jeux d’affect. Pour ce faire, son leader a joué sur le nom. Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri se fera appeler désormais Abu Bakr El Baghdadi El Quraichi. Pour les non-musulmans, il s’agit d’un nom.

Pour les musulmans, le jeu subliminal est puissant : El Baghdadi rappelle Bagdad, la capitale du monde, donc l’âge de puissance, donc l’empire, l’âge d’or, la gloire perdue/restaurée. Abu Bakr, quant à lui, c’est une référence au second Calife après le Prophète. Le seul, sur les quatre Califes de l’hagiographie religieuse, qui n’a pas été assassiné.

Le patron de Daech ne pouvait pas se faire passer pour le prophète Mohammed, mais il lui fallait tirer au plus près de la cible : Abu Bakr c’est la période de la fondation de l’islam, avant la chute dans les conflits entre prétendants, avant la « chute » dans l’histoire, les appétits, les jeux de concurrences et la pollution « par le Temps ».

C’est donc le moment Zéro, pur, « restauré », vierge, de l’Islam. En dernier, El Quraichi, en référence à Quraich, la tribu-matrice de l’Islam. Tout est propagande calculée et réactivation de vieux mythes qui ont encore leur puissance sur les affects.

La cartographie aussi : le djihadiste de Daech dessine le monde autrement que la cartographie des géopolitiques modernes. L’imago mundi est aussi restauration : le monde est dessiné selon les cartographes du 11e ou 12e siècle.

Perse pour l’Iran moderne, Andalousie pour l’Espagne, Ard El Kinana pour l’Egypte, El Habasha pour l’Ethiopie…etc. En palimpseste, l’idée que l’histoire du temps doit être reprise au moment même de son interruption. On reprend au moment exact d’avant « la chute » et la décadence. On regarde le monde à travers une théographie qui légitime la reprise des guerres, des conquêtes, la réactivation de l’épopée, de l’épique.

Le Califat exerce sa fascination sur les esprits qui refusent le Temps, son écoulement, qui rêvent des origines, de rétraction, d’enfouissement : c’est un refus du présent, de temps et de la responsabilité.

Face à l’angoisse du temps, on se rebrousse chemin vers le temps mort. Le califat est un confort, mais aussi une alternative, une restauration donc une revanche donc une réparation, donc un recommencement par la tabula rasa.

Le Califat est un fantasme puissant, semi-dormant depuis toujours, tentée par plusieurs islamistes et théologiens, de retour aujourd’hui avec la même puissance centrifuge qu’il y a des siècles.

Etre Calife à la place du Temps. C’est le but ultime.

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