Bruno Nassim Aboudrar : «Le voile est le vestige d’une civilisation où l’on se cachait».

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En quoi le voile est-il une figure de l’islam aniconique qui refuse les représentations matérielles du monde ?

Derrière la notion de voile, il y a la trace d’un ancien conflit de visibilité qui n’a pas été résolu. Deux grandes cultures du visible s’opposent. D’un côté, une culture hellénistique puis chrétienne qui considère la vue comme le plus élevé des sens. Quand Dieu choisit de se montrer dans le corps du Christ s’ouvre, pour le christianisme, la possibilité des images. Tout ce qui est de l’ordre du pouvoir de voir prend alors une énorme importance. Dans les cultures de l’islam, c’est le contraire qui se produit. Il est d’usage de se méfier du regard car il est le meilleur allié de la libido. Voir, c’est ouvrir la porte au désir. La culture arabo-musulmane repose sur des dispositifs pour éviter le regard  : absence de fenêtres et de perspectives, Dieu invisible, roi caché, etc. Le voile sert à soustraire les femmes au visible, car elles sont sacrées et précieuses. Petit à petit, avec la colonisation, l’immigration et la photographie, ce régime de visibilité s’est effondré, l’islam n’ayant pas su ou voulu le défendre. Maintenant, il y a la télé, des images à foison. Dans ce nouvel ordre, le voile est brandi comme fossile vivant de ces mondes anciens. Le paradoxe, c’est qu’il est devenu entre temps un outil de visibilité : rien ne fait plus image dans nos sociétés occidentales aujourd’hui que ces femmes voilées. 

Le voile n’est pas spécifiquement musulman : (voir ici pourquoi –> https://cyrilc42blog.wordpress.com/2015/10/04/le-voile-nest-ni-arabe-ni-islamique-explications/ )

Il l’est devenu. Presque absente du Coran, c’est une prescription construite progressivement, au terme d’une histoire dont l’épisode colonial est un chapitre majeur. Si le port du voile nous choque, c’est moins en raison de l’outrage fait aux femmes ou de l’entorse à la laïcité que parce qu’il bouleverse un ordre visuel fondé sur la transparence, et lui oppose un provocant plaidoyer pour l’opaque, le caché, le secret, l’obscur.

Et pour les musulmanes qui se voilent en Occident, n’est-ce pas un jeu de dupes, une impiété nichée au cœur d’une intention religieuse ? Car en montrant qu’elles se cachent, elles cachent en réalité qu’elles se montrent ?

Propos de Bruno Nassim Aboudrar, professeur d’esthétique à l’université Paris-III.

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