Des individus formés à la vie mutilée des dictatures, par Leïla Slimani.

Nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer la réalité sous prétexte qu’elle n’est pas conforme à la religion, à la loi ou tout simplement à l’image que nous voudrions donner de nous-mêmes. Nous devons cesser de céder à la tentation du repli, à la paresse de définir notre culture et notre identité comme des données figées et anhistoriques. Nous ne sommes pas notre culture ; mais notre culture est ce que nous en faisons. Cessons d’opposer islam et valeurs universelles des Lumières, islam et égalité des sexes, islam et plaisir charnel. Car la religion musulmane peut être vue d’abord comme une éthique de la libération, de l’ouverture à l’autre, comme une éthique intime et pas seulement une morale manichéenne.

Plus que jamais, je suis persuadée qu’une refonte totale des droits individuels et sexuels est nécessaire si nous voulons favoriser l’épanouissement de la jeunesse et la juste implication des femmes dans la société. Nous devons, au moins, engager une réflexion collective, sans diatribe et sans haine. Quelle place souhaitons-nous donner à l’individu dans nos sociétés ? Comment protéger les femmes et les minorités ? Comment faire accepter la marginalité dans une société qui survalorise le respect de la norme religieuse et la surveillance sociale ? Quid d’un droit à la vie privée, à l’intime, qui ne soit régenté ni par l’État ni par le religieux ? Je sais que pour certaines personnes les droits sexuels ou la liberté sexuelle sont quelque chose d’anecdotique. Dans un pays comme le Maroc, on pourrait considérer qu’il y a bien d’autres combats à mener, que l’éducation, la santé et la lutte contre la pauvreté passent avant les libertés individuelles.

Mais les droits sexuels font partie des droits de l’homme ; ce ne sont pas des droits accessoires, des petits plus dont on pourrait se passer sans mal. Exercer sa citoyenneté sexuelle, disposer de son corps comme on l’entend, mener une vie sexuelle qui soit sans risque, source de plaisir et libre de toute coercition sont des besoins fondamentaux et des droits qui devraient être inaliénables et garantis pour tous. Non seulement les droits sexuels font partie des droits humains, mais on peut considérer que c’est par le biais de la sexualité que la domination masculine s’est établie dans de multiples civilisations. Défendre les droits sexuels, c’est défendre directement les droits des femmes. À travers le droit de disposer de son corps, de s’affranchir de son cercle familial pour vivre une sexualité épanouissante, ce sont des droits politiques qui se jouent. En légiférant dans ces domaines, on donnera aux femmes les moyens de se défendre contre la violence masculine et les pressions familiales.

La situation aujourd’hui n’est plus tenable. À savoir, une situation de misère sexuelle généralisée, en particulier pour les femmes, dont les besoins sexuels autres que la reproduction sont tout simplement ignorés ; des femmes qui sont soumises à l’impératif de la virginité avant le mariage et à la passivité ensuite. Une femme dont le corps est soumis à un tel contrôle social ne peut pas jouer pleinement son rôle de citoyenne. En étant à ce point « sexualisée », exhortée au silence ou à l’expiation, la femme est niée en tant qu’individu. Michel Foucault écrivait dans son Histoire de la sexualité que la sexualité est un « point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir : entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre parents et progéniture, entre éducateurs et élèves, entre prêtres et laïcs, entre une administration et une population ».

Au Maroc, comme dans d’autres pays musulmans, on peut considérer que la situation de misère sexuelle est un frein à la construction de l’individu et du citoyen. Maintenu sous une chape de plomb, l’homme reproduit dans son cercle familial et intime un modèle autoritariste. On produit ainsi un individu adapté à un régime coercitif. Comme le fait remarquer le politologue Omar Saghi dans un article de Jeune Afrique publié en janvier 2013, clandestinité sexuelle et clandestinité politique vont de pair. « Ceux qui, à 16 ans, ont dû supplier un quelconque flic de ne pas les emmener au poste parce qu’ils se tenaient par la main et parce qu’en la matière la famille allait être aussi répressive, aussi brutale que l’État policier, se forment à la vie mutilée des dictatures.

Présentation du livre :

Leïla Slimani, sexe et mensonges.

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