La schizophrénie de la société marocaine, par Leïla Slimani.

Si l’on s’en tient à la loi telle qu’elle existe et à la morale telle qu’elle est transmise, il faudrait considérer que tous les célibataires du Maroc sont vierges. Que tous les jeunes gens et toutes les jeunes femmes, qui représentent plus de la moitié de la population, n’ont jamais eu de relations sexuelles. Les concubins, les homosexuel(le)s, les prostitué(e)s, tous ces gens n’existeraient donc pas.

Si l’on écoute les plus conservateurs, soucieux de défendre une identité marocaine qui tient du mythe plus que de la réalité, le Maroc est un pays sage et vertueux qui doit se protéger de la décadence occidentale et du libéralisme de ses élites. Au Maroc, l’interdiction de la « fornication », ou zina, n’est pas seulement une injonction morale. L’article 490 du Code pénal prévoit « l’emprisonnement d’un mois à un an [pour] toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Selon l’article 489, toute « conduite tendancieuse ou contre nature entre deux personnes du même sexe est punie de six mois à trois ans de prison ».

Dans un pays où l’avortement est illégal sauf en cas de viol, de malformations graves ou d’inceste et où « toute personne mariée convaincue d’adultère » risque un à deux ans de prison (article 491 du Code pénal) se jouent chaque jour des situations dramatiques. On ne les voit pas, on ne les entend pas et pourtant des tragédies intimes rongent les citoyens qui ont pour certains le sentiment de vivre dans une société hypocrite, qui les juge et les rejette.

Évidemment, dans la réalité, personne n’ignore que les lois qui nous gouvernent sont bafouées tous les jours, toutes les heures, dans tous les milieux. Chacun le sait mais personne ne veut le voir et s’y confronter. La loi qui pénalise les relations sexuelles hors mariage n’est pas respectée, mais les autorités refusent absolument de l’admettre publiquement. Elles savent que des centaines d’avortements clandestins ont lieu chaque jour, mais la loi punissant l’IVG n’a été amendée qu’à la marge. Elles ne peuvent ignorer que les homosexuels vivent dans la peur et l’humiliation mais elles font comme si. Tous ceux qui détiennent l’autorité – gouvernants, parents, professeurs – tiennent le même discours : « Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette. »

Dans une société comme la nôtre, l’honneur passe avant tout. Ce n’est pas tant la vie sexuelle des gens que l’on juge mais la publicité qu’ils en font ou osent en faire. Mais cette injonction au silence n’est plus suffisante pour maintenir la paix sociale et permettre l’épanouissement de chacun. Notre société est rongée par le poison de l’hypocrisie et par une culture institutionnalisée du mensonge. Tout cela génère de la violence et de la confusion, de l’arbitraire et de l’intolérance. Les libéraux bon teint comme les conservateurs prônent le statu quo. Ils semblent s’entendre sur l’idée fallacieuse selon laquelle la société marocaine n’est pas prête à évoluer sur ces questions. Mais quand des femmes en minijupe sont jugées pour outrage à la pudeur, quand des homosexuels sont lynchés en pleine rue, il me paraît urgent de réfléchir au projet de société qui nous unit et qui permet d’éviter ce type de débordements.

 

Présentation vidéo du livre :

 

Sexe et mensonges de Leïla Slimani.

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