Faut-il être occidentalisé pour se réclamer de droits universels ? Par Leïla Slimani.

Pour les salafistes, l’Occident est un contre-modèle : celui de la transparence à outrance où tout se dit et où tout se voit, où l’on baise partout et tout le temps, et où le corps des femmes ne fait plus l’objet d’aucune pudeur. Y céder, c’est risquer de sombrer dans le chaos. Accepter la liberté des femmes, c’est accélérer la décomposition de l’ordre social et condamner à mort une culture et des traditions. D’ailleurs, parlez de l’Occident avec un islamiste et vous constaterez qu’il se met très vite à aborder le sujet des femmes, des homosexuels ou de la liberté sexuelle. Pour eux, ce qui caractérise l’Occidental, c’est d’abord « l’anarchie des mœurs » ou « la déviance sexuelle ». Une étude (Islam and the West), menée par les Américains Roland Inglehart et Pippa Norris entre 1995 et 2001, montrait que les plus grands écarts d’opinions entre le monde musulman et l’Occident ne concernaient pas les valeurs démocratiques ou les systèmes politiques mais le rôle des femmes et les questions ayant trait à la sexualité. Pour eux, « le fossé culturel qui sépare l’Islam et l’Occident a plus à voir avec É ros qu’avec Démos » !

Trop souvent, le débat se réduit à montrer chaque camp du doigt et à le caricaturer. Les conservateurs parlent avec beaucoup de mépris de ce qu’ils appellent les « courants laïques », les modernistes, qui revendiquent le progrès, mot qui dans leur bouche devient presque un crachat. Pour eux, je fais évidemment partie de cette élite occidentalisée, jouissant de privilèges et déconnectée des réalités de la majorité de mes concitoyens. Mais cela suffit-il à m’ôter toute légitimité ? Dois-je, pour autant, comme une grande partie de la bourgeoisie marocaine, me contenter de vivre dans le secret ? Jouir dans mon espace privé de libertés pourtant interdites par la loi ? Me comporter, parce que j’en ai les moyens, comme je le souhaite dans des espaces publics réservés aux gens issus de mon milieu social ? Je l’ai longtemps cru. J’ai cédé longtemps à l’idée que vouloir imposer mes vues relevait d’une certaine condescendance. Aujourd’hui, je pense que seule importe la légitimité de ce que je défends. Je m’appuie sur des valeurs universelles et je réfute absolument l’idée que l’identité, la religion ou quelque héritage historique que ce soit dépossède des individus de droits qui sont universels et inaliénables.

En réalité, en opposant une identité musulmane basée sur la vertu et l’abstinence à une culture occidentale qui serait celle de la dépravation, on nie complètement notre héritage culturel. La question n’est ni identitaire ni morale, mais plutôt politique. On peut considérer que si les musulmans n’ont pas de droits sexuels, c’est parce que la plupart des régimes dans lesquels ils vivent reposent sur une négation des libertés individuelles. Le croyant-citoyen n’est pas autorisé à penser par lui-même et à prendre ses décisions en toute conscience. Il n’est de même pas autorisé à faire l’amour avec qui il veut. Comme l’a écrit la sociologue égyptienne Shereen El Feki dans La Révolution du plaisir (Autrement, 2014), « la religion est un outil de contrôle social, particulièrement sur les femmes et sur les jeunes. Plus les régimes sont sous pression, plus ils répriment la sexualité sous le voile de l’islam ».

 

Présentation du livre :

Leïla Slimani, Sexe et mensonges.

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