« Je ne sais pas ce qui a construit ma liberté. La lecture, sans doute, m’a beaucoup ouverte sur le monde ». Sanaa El Aji, propos recueillis dans le livre de Leïla Slimani .

On me reproche souvent d’écrire uniquement sur la sexualité et la religion. En fait, j’écris sur le rapport des Marocains à la religion, sur le décalage entre les discours et les pratiques réelles, et donc sur les questions des libertés individuelles. Au Maroc, nous avons dépassé le tabou de la politique. On peut parler de presque tout ce qu’on veut. Les deux nouveaux tabous sont la religion et la sexualité. Ça hystérise les gens.

Dans le cadre de ma thèse, qui porte justement sur ces questions (Sexualité préconjugale au Maroc : représentations, verbalisation, pratiques et socialisation genrée), j’ai fait des entretiens dans tout le Maroc et je peux vous assurer que je n’ai pas rencontré une seule personne qui m’ait dit : “Je n’ai rien fait.” Les garçons, pour la plupart, disent qu’ils veulent une femme vierge. S’ils tombent amoureux d’une fille qui ne l’est pas, certains affirment : “Je pourrais lui pardonner. Je pourrais même changer de ville pour elle.” Pour eux, si une femme n’est pas vierge, c’est soit qu’elle est pute soit qu’elle s’est fait avoir, qu’elle est victime. Ils sont incapables de considérer qu’elle ait pu vivre sa vie, tout simplement ; qu’elle en ait profité. Les filles, elles, ne veulent surtout pas d’un homme vierge. Je consacre d’ailleurs un chapitre de ma thèse à la valorisation différenciée de la virginité, selon qu’elle soit féminine ou masculine.

Les gens ont intégré les interdits sociaux et s’y adaptent à leur manière. Les filles jouent les vierges effarouchées. La première fois qu’elles font l’amour avec un homme, elles ne bougent pas, par exemple. Beaucoup ont entendu des histoires horribles où des hommes ont attaqué leurs partenaires en leur disant : “Où est-ce que tu as appris ça ?” Les filles peuvent recourir à différentes pratiques : sodomie, fellation, etc., pourvu qu’elles gardent l’hymen intact. Là encore, la virginité n’est pas définie comme un état de chasteté mais comme une apparence (un hymen intact).

Certes, j’en dérange certains, mais je dois dire que beaucoup de gens me disent aussi “merci”, “on n’a pas le courage de le dire”. Ce qui me choque, c’est l’absence totale de subtilité dès qu’il s’agit de penser la sexualité, qu’elle soit hétéro ou homosexuelle. Pour beaucoup d’hommes (et de femmes aussi parfois), il n’y a pas d’intermédiaires entre la femme vertueuse et la prostituée. Ils ont une vision extrêmement manichéenne des femmes. Sur la virginité, quand je dis que ce n’est pas ça qui fait la valeur d’une fille, on m’accuse de vouloir faire de toutes les femmes des prostituées. Toutefois, je dois aussi reconnaître qu’on ne m’a jamais interdit aucun article, j’ai pu transmettre mes idées les plus folles. Je ne me censure pas du tout et on ne m’a jamais censurée.

Je viens d’un milieu modeste. J’ai grandi dans un quartier populaire. J’ai eu une éducation plutôt traditionnelle. Mes parents sont des gens très pieux. Ils sont attachés aux traditions mais ils ne sont pas très conservateurs. J’ai été élevée dans les principes traditionnels : la virginité, le mariage, les enfants… J’ai vécu seule à l’âge de 26 ans, ce qui était très très rare à l’époque. Je l’ai fait spontanément, sans mesurer ce que ça représentait par rapport à mon éducation. Aujourd’hui, ce choix a impacté positivement mon épanouissement personnel et ma maturité.

Je ne sais pas ce qui a construit ma liberté. La lecture, sans doute, m’a beaucoup ouverte sur le monde.

Présentation du livre :

Sanaa El Aji, brillante journaliste et éditorialiste Marocaine, propos recueillis dans le livre de Leïla Slimani : sexe et mensonges.

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