L’épreuve du déclin et de la mainmise occidentale, par Rachid Benzine.

☪ Durant plusieurs siècles, on l’oublie souvent, l’islam a été en avance sur l’Occident (du VIII e au XIV e siècle). C’est la civilisation musulmane arabo-persane, en effet, qui a rendu à l’Occident les auteurs antiques grecs que celui-ci avait oubliés mais que les traductions syriaques avaient conservés, et l’islam a ainsi préparé et favorisé la Renaissance occidentale. Mais cette Renaissance occidentale a, paradoxalement, accéléré la décadence de la civilisation musulmane, avec, au plan politique, la Reconquête chrétienne (les musulmans sont chassés d’Espagne en 1492, après huit siècles de présence) et, aux plans scientifique et culturel, une succession d’avancées, de découvertes, d’innovations, de libérations qui ont assuré, depuis, une large domination de l’Occident sur le reste du monde. Outre la maîtrise de nouvelles techniques (comme la boussole), qui va donner une suprématie fantastique à l’Occident (en permettant notamment son expansion vers d’autres mondes avec la conquête des Amériques et de l’Afrique), celui-ci a connu une révolution qui a libéré les énergies humaines : le progressif détachement des domaines intellectuels, scientifiques, politiques par rapport aux pouvoirs religieux, et surtout par rapport aux diktats de l’Eglise et de la théologie. C’est ce que l’on appelle la sécularisation, qui a évolué plus tard, en France, avec le concept particulier de laïcité, et qui a permis très vite le triomphe de l’humanisme moderne. L’autonomie de la pensée par rapport aux diktats du religieux s’est montrée la clé du fulgurant développement de l’Occident depuis plus de cinq siècles.

 

 

Le monde arabe s’est trouvé particulièrement atteint par ce mouvement de repli de l’islam en face du grand épanouissement de l’Occident. Les Turcs ottomans ont pris Constantinople aux derniers Byzantins en 1453, et dès 1516 ils se sont emparés de la Syrie et de l’Egypte. Dès lors, pendant quatre siècles ils ont dominé tout le monde arabe, Maghreb compris. Ce monde arabe, cœur de l’islam (quand bien même les Turcs ottomans sont aussi musulmans), va ainsi s’enfoncer dans un engourdissement qui s’est traduit par un conservatisme figé. Fort et resplendissant à ses débuts, l’Empire ottoman (la Sublime Porte) a apporté de la culture et de la civilisation. Il a notamment fourni leurs premières structures étatiques à plusieurs nations conquises, mais il a aussi profité des peuples qu’il administrait en ne cherchant pas leur promotion. Cet empire va, au demeurant, s’affaiblir progressivement, se laisser miner de l’intérieur par des conflits internes, mais il va être atteint aussi par des agressions externes, et à la fin du XIX e siècle on parlera de lui comme de l’« homme malade de l’Europe ». Son effondrement, à l’issue de la Première Guerre mondiale (fin du sultanat et fin du califat), sera fatal au monde arabe qui sera démembré par les puissances britannique et française. Un démembrement qui conduira notamment à l’installation (par les Anglais) de la famille prowahhabite des Sa’ûd sur le trône de l’Arabie, et à la création de l’Etat d’Israël. Le déclin progressif de la civilisation arabo-musulmane avait, au demeurant, des racines plus anciennes encore. Il est ainsi flagrant de constater que la brillante civilisation arabo-persane s’est comme arrêtée de penser à partir du XIII e siècle, quand les pouvoirs politiques et religieux ont fait cesser la réflexion philosophique indépendante de la doctrine religieuse. Ibn Sîna (appelé Avicenne en Occident, 980-1037), Ibn Rushd (connu comme Averroès, 1105-1186) ont été rejetés puis oubliés, malgré leurs apports à la philosophie mondiale, parce que leur pensée libre pouvait semer le doute et affaiblir les pouvoirs politiques et religieux établis.

On ne connaît presque plus de pensée indépendante de la théologie en islam à partir de cette époque (à l’exception du monde perso-iranien qui, lui, avec le chiisme, a connu un développement différent, acceptant la spéculation métaphysique). Plus de véritable pensée religieuse non plus, la théologie en islam se réduisant le plus souvent à la définition de lois et, surtout, à l’imitation de l’application des règles juridiques établies dans les débuts de l’islam. A partir du XIII e siècle, les portes de l’ijtihâd, c’est-à-dire l’effort personnel d’interprétation des textes sacrés, ont été déclarées fermées par les pouvoirs politiques et religieux, à l’exception de « l’ijtihâd juridique », laissé aux canonistes, et de « l’ijtihâd dit du consensus », confié aux savants traditionnels, lesquels ne se sont guère risqués à proposer des solutions innovantes.

Les nouveaux penseurs de l’islam, de Rachid Benzine.

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