Le choc de la rencontre (de l’islam) avec l’Occident moderne. Par Rachid Benzine.  

C’est un fait que, depuis les origines, les relations de l’islam avec l’Occident n’ont cessé de se produire au rythme de véritables traumatismes : rapide expansion de la nouvelle religion au cœur même de terres historiquement chrétiennes (Espagne et Portugal, Sicile) ; réaction occidentale des croisades (qui se sont déroulées sur quatre siècles) pour tenter de reprendre du « terrain perdu » ; Reconquête chrétienne en Sicile puis en Espagne avec l’expulsion des musulmans de toute l’Europe occidentale en 1492 ; conquête de Byzance, la « seconde Rome », par les Turcs ottomans, puis affrontements réguliers entre les alliés de la papauté et l’Empire ottoman ; conquête de l’Egypte par Napoléon Bonaparte et colonisation de l’Inde sous gouvernement musulman par les Anglais ; colonisation du Maghreb par la France et l’Italie ; démembrement de l’Empire ottoman par les puissances occidentales victorieuses de la guerre de 1914-1918, et colonisation par l’Angleterre et la France des pays arabes précédemment sous domination ottomane ; création et soutien de l’Occident à l’Etat d’Israël au détriment du peuple palestinien ; guerre du canal de Suez contre Nasser en 1956 ; guerres américano-britanniques contre l’Irak en 1991 et en 2003…

A la fin du XVIIIe siècle, un de ces chocs va avoir pour effet de provoquer un important mouvement de Renaissance ou de Réveil (Nahda) dans le monde arabe : le débarquement à Alexandrie, le 1er juillet 1798, de l’expédition française en Egypte sous la direction du général Bonaparte. Cette conquête française de l’Egypte fut brève (trois ans), mais elle a laissé des traces profondes. D’une part en révélant au monde musulman ses fragilités et ses immenses retards en face de l’Occident conquérant ; d’autre part en donnant envie à ce monde musulman d’emprunter à l’Occident ses techniques mais aussi une part au moins de ses valeurs. Bonaparte n’avait d’ailleurs pas amené avec lui que des soldats : il était également venu avec des savants, des ingénieurs, des médecins… Dès août 1798 est ainsi créé l’Institut d’Egypte que les Égyptiens cultivés vont fréquenter.

L’Egypte va dès lors commencer de se nourrir de la philosophie des Lumières, des idéaux (liberté, égalité, fraternité) de la Révolution française, avant d’être touchée (plus tard, au XIX e siècle) par les idées du scientisme et du rationalisme. Bien entendu, les résistances sont grandes, surtout de la part des cheikhs des grandes mosquées, face à l’arrivée de ces idées nouvelles. Mais certains secteurs de l’intelligentsia égyptienne, soit adoptent totalement les idées occidentales, soit prennent ce qu’ils considèrent comme compatible et bénéfique avec et pour l’islam. C’est ainsi que, après le départ des Français (juin 1801) et une suite de troubles, l’Egypte hérite d’un nouveau souverain, un Albanais, Muhammad Ali (« Mehmet Ali », 1769-1849) qui fait véritablement entrer l’Egypte dans le monde moderne, l’ouvrant à l’Occident et renouant les liens avec la France. Avec lui le monde arabe semble pouvoir entrer dans la modernité…
Parmi les penseurs religieux de cette époque, une figure se distingue : le cheikh Rifa a-Rafi al-Tahtawi (1801-1873). Issu de la vénérable université d’Al-Azhar, venu se former en France, il se nourrit de la pensée philosophique française (Voltaire, Rousseau, Montesquieu…) et s’enthousiasme pour le Code civil français. De retour dans son pays, il n’a de cesse de faire partager et adopter ses découvertes, proposant notamment de réformer la Chari’a sur le modèle des codes européens. En Egypte, un courant européanisant se développe de la sorte et va durer jusqu’aux années nassériennes (surtout jusqu’à la guerre du canal de Suez). Ce courant a trouvé son sommet et son symbole avec l’écrivain aveugle Taha Hussein (1889-1973), qui revendiquait l’appartenance de l’Egypte au monde méditerranéen… et au monde occidental. Taha Hussein (dont l’épouse était française) fut un des premiers, également, à désirer approfondir une critique littéraire du Coran, notamment à travers les liens entre Coran et poésie antéislamique.
Deux autres pays ont été également touchés par la séduction de l’Occident, et cela se retrouve dans l’actualité : la Tunisie et la Turquie ottomane. Comme l’Egypte, la Tunisie est parvenue à obtenir progressivement une semi-indépendance par rapport à la tutelle de l’Empire ottoman. Elle va également développer des liens privilégiés avec la France dès les années 1840. Une grande figure moderniste va marquer son histoire : le général et ministre Khayr al-Din (1822-1890), qui a instauré des institutions de type démocratique dans son pays et a voulu rénover l’Etat musulman en s’inspirant de l’Occident. En Turquie même, l’Empire ottoman sur son déclin va s’efforcer de se réformer et de se moderniser. Sous le sultan Abdulmagid (1839-1861), des réformes (appelées Tanzimat) sont tentées, mais elles seront vite étouffées par l’autoritarisme du sultan suivant. Cependant, l’intelligentsia turque va de plus en plus regarder vers l’Europe, et l’on sait que cela favorisera plus tard, après la  chute de l’Empire ottoman (1922), les réformes de Mustapha Kemal Atatürk (1880-1938) qui « laïcisera » (violemment) la Turquie sur le modèle de la laïcité française…

Les nouveaux penseurs de l’islam, de Rachid Benzine.

 

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