Et si huntington n’avait pas tord sur tout ? Par Alexandre  Del Valle,  Les vrais ennemis de l’occident.  

Pour beaucoup d’âmes occidentales gagnées par l’utopie du « Village Global » et qui sont persuadées que l’Europe qui a colonisé et commis tant d’horreurs devrait expier ses fautes en accueillant toute la misère du monde, l’ennemi ne peut pas être, par principe, issu d’une civilisation non occidentale, car l’Occident chrétien serait la « pire des civilisations » et la seule source du Mal et des guerres. Cela explique pourquoi il est presque obligatoire, au sein des élites politiques occidentales complexées par leur identité coupable, de dénoncer avec force la thèse du « clash des civilisations » formulée au milieu des années 1990 par l’universitaire américain Samuel Huntington – dont peu de critiques ont lu l’ouvrage pourtant pondéré –, comme si le fait de dénoncer un diagnostic déplaisant suffisait à rendre inexistant le mal. 
Il convient toutefois de rappeler que le concept même de « choc des civilisations » fut lancé, bien avant, par le célèbre historien et islamologue anglo-américain Bernard Lewis, en août 1910, lequel affirma, lors de la crise du canal de Suez : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux lorsqu’on s’aperçoit qu’ils résultent non pas d’un conflit entre des États ou des nations, mais du choc entre deux civilisations. Commencé avec le déferlement des Arabes musulmans vers l’ouest et leur conquête de la Syrie, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne chrétiennes, le “Grand Débat”, comme l’appelait Gibbon, entre l’Islam et la Chrétienté s’est poursuivi avec la contre-offensive chrétienne des croisades et son échec, puis avec la poussée des Turcs en Europe, leur farouche combat pour y rester et leur repli. Depuis un siècle et demi, le Moyen-Orient musulman subit la domination de l’Occident – domination politique, économique et culturelle, même dans les pays qui n’ont pas connu un régime colonial [. . ]. Je me suis efforcé de hisser les conflits du Moyen-Orient, souvent tenus pour des querelles entre États, au niveau d’un choc des civilisations. Cependant, si les civilisations ne peuvent avoir une politique étrangère, les gouvernements, eux, se doivent d’en avoir une. » 
En fait, le tort de Samuel Huntington fut de décrire les risques de conflits identitaires qui ont resurgi avec la fin de la guerre froide, notamment le choc provoqué par l’islamisme antioccidental conquérant et revanchard – constat pourtant vérifié depuis –, puis d’affirmer que les motifs de conflits identitaires demeurent multiples et que le triomphe planétaire du modèle consumériste-libéral occidental est loin d’être un acquis ou un gage de paix. Sa faute morale a été de lever un tabou en rappelant que l’Occident pluraliste n’est pas seulement fait de valeurs abstraites ou de consumérisme marchand, mais qu’il est de matrice gréco-latine et judéo-chrétienne, donc enraciné dans une civilisation située. Huntington en conclut que le retour du refoulé identitaire et des conflits culturels est inévitable, y compris en Europe, à la fois en réaction au terrorisme intellectuel qui nie les identités et face à la progression de l’islamisme radical conquérant. 
À l’opposé de Huntington, les penseurs idéalistes-démocrates américains Francis Fukuyama, auteur de La fin de l’Histoire – qui proclamait la victoire universelle du modèle libéral et des droits de l’homme et la fin des conflits idéologiques –, et Thomas Friedman, auteur de La terre est plate – qui annonçait un monde sans frontières scellant la fin des guerres interétatiques – n’ont jamais été voués aux gémonies par l’intelligentsia bien-pensante alors que leurs théories pacifistes et occidentistes ont été totalement démenties par les faits. C’est qu’il en va de même en communication politique qu’en stratégie de séduction ou en technique marketing : on en veut plus à celui qui décrit les choses telles qu’elles sont et qui annonce des lendemains difficiles qu’à celui qui ment ou se trompe au nom de belles intentions et prédit le bonheur. Cela rend toute sa pertinence à l’adage de Lao Tseu : « Les paroles agréables à entendre sont rarement vraies, les paroles vraies sont rarement agréables. » Ce phénomène (« mieux vaut avoir tort avec Fukuyama que raison avec Huntington »), qui consiste à donner raison à ceux qui se trompent au nom d’utopies universalistes et tort à ceux qui voient juste au nom du réalisme géopolitique, rappelle l’aveuglement qui régnait en France sous la guerre froide, lorsque l’intelligentsia parisienne « rouge caviar » préférait « avoir tort avec Sartre » (qui soutenait le totalitarisme rouge et niait les goulags) plutôt que « raison avec Raymond Aron », lequel défendait au contraire en réaliste le monde libre face au péril soviéto-communiste. 
Comme le craignait quant à lui Karl Popper, l’ouverture indiscriminée de nos sociétés démocratiques à des systèmes de valeurs fondamentalement opposés aux nôtres s’opère aujourd’hui au profit des ennemis mêmes du pluralisme qui profitent de lui pour servir leurs desseins de conquête et de revanche. Vis-à-vis de l’islamisme néo-impérial, l’ouverture à toutes les civilisations et idéologies non occidentales, donnée en exemple par les « multiculturalistes », s’apparente souvent à un accord de dupes à l’intérieur duquel celui qui est le plus large d’esprit sert objectivement les desseins de conquête de l’autre. Comme on l’a vu notamment en France, en Belgique (Molenbeek), en Grande-Bretagne ou en Hollande, la frontière entre « tolérance » et « abdication » est parfois très floue. 

Aussi, les dirigeants occidentaux – incapables de concevoir une politique de civilisation et de long terme –, qui ont laissé les pôles du totalitarisme islamiste pénétrer les sociétés ouvertes et fanatiser des populations qui auraient pu être mieux intégrées s’ils ne les avaient pas abandonnées aux obscurantistes, portent une lourde responsabilité. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide nous enseigne pourtant que les « partisans de la paix » et autres grandes âmes adeptes des « politiques d’apaisement » facilitèrent bien plus souvent, par leurs concessions, la progression du militarisme nazi et du soviétisme en Europe (Conférence de Munich, compromissions avec Staline) qu’ils n’en réduisirent les intentions bellicistes. Ceux qui, aujourd’hui, prônent la « tolérance » envers l’islamisme, parrainent des États ou groupes islamistes antioccidentaux et cèdent au chantage incroyable de la Turquie néo-ottomane, commettent le même type d’erreur. 
Des relations diplomatiques sont bien évidemment nécessaires lorsque des islamistes arrivent au pouvoir dans leurs pays. Et l’Occident doit cesser de donner des leçons de morale aux autres civilisations. Mais entre des relations interétatiques inévitables – conditionnées cependant à des accords de non-nuisance réciproque – et l’acceptation, sur notre sol, d’un islamisme antioccidental conquérant piloté par des États islamiques faussement « amis », il existe une différence non négligeable. Aussi l’autre grande erreur de nos élites compromises avec les pôles de l’islamisme mondial a consisté à laisser la défense du drapeau, de l’identité et des thèmes « sécuritaires » aux seuls extrêmes qui ne font de ce fait que remplir un vide laissé par des dirigeants plus enclins à plaire aux donneurs de leçon et aux sondeurs d’opinion qu’aux masses effrayées par l’insécurité croissante et la montée du communautarisme.

Publicités