Quel a été le génie d’Homo-sapiens pour surclasser les autres espèces ? 

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C’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement. Nous pouvons tisser des mythes tels que le récit de la création biblique, le mythe du Temps du rêve des aborigènes australiens ou les mythes nationalistes des États modernes. Ces mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. Fourmis et abeilles peuvent aussi travailler ensemble en grands nombres, mais elles le font de manière très rigide et uniquement avec de proches parents. Loups et chimpanzés coopèrent avec bien plus de souplesse que les fourmis, mais ils ne peuvent le faire qu’avec de petits nombres d’autres individus qu’ils connaissent intimement.
Sapiens peut coopérer de manière extrêmement flexible avec d’innombrables inconnus. C’est ce qui lui permet de diriger le monde pendant que les fourmis mangent nos restes et que les chimpanzés sont enfermés dans les zoos et les laboratoires de recherche.

Toute coopération humaine à grande échelle – qu’il s’agisse d’un État moderne, d’une Église médiévale, d’une cité antique ou d’une tribu archaïque – s’enracine dans des mythes communs qui n’existent que dans l’imagination collective.

Deux catholiques qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins partir en croisade ensemble ou réunir des fonds pour construire un hôpital parce que tous deux croient que Dieu s’est incarné et s’est laissé crucifier pour racheter nos péchés.

Les États s’enracinent dans des mythes nationaux communs. Deux Serbes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l’un l’autre parce que tous deux croient à l’existence d’une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe.

Les systèmes judiciaires s’enracinent dans des mythes légaux communs. Deux juristes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins associer leurs efforts pour défendre un parfait inconnu parce que tous deux croient à l’existence des lois, de la justice, des droits de l’homme – et des honoraires qu’ils touchent.
Nous comprenons aisément que les « primitifs » cimentent leur ordre social en croyant aux fantômes et aux esprits, et se rassemblent à chaque pleine lune pour danser autour du feu de camp. Ce que nous saisissons mal, c’est que nos institutions modernes fonctionnent exactement sur la même base. Prenez l’exemple du monde des entreprises. Les hommes d’affaires et les juristes modernes sont en fait de puissants sorciers. Entre eux et les shamans tribaux, la principale différence est que les hommes de loi modernes racontent des histoires encore plus étranges.
La légende de Peugeot nous en offre un bon exemple. De Paris à Sydney apparaît sur des automobiles, des camions et des mobylettes une icône qui ressemble un peu à l’homme-lion de Stadel : la figurine qui orne le capot des Peugeot, l’un des constructeurs automobiles les plus anciens et les plus importants d’Europe. Au début, Peugeot était une petite affaire familiale de Valentigney, un village situé à 300 kilomètres seulement de la grotte de Stadel. Aujourd’hui, la société emploie plus de 200 000 personnes à travers le monde – la plupart étant de parfaits étrangers les uns pour les autres. Ces étrangers coopèrent si efficacement qu’en 2008 Peugeot produisait plus de 1,5 million de véhicules, pour un chiffre d’affaires tournant autour de 55 milliards d’euros. En quel sens pouvons-nous dire que Peugeot SA – nom officiel de la société – existe ? Il existe quantité de véhicules Peugeot, mais les véhicules et la société sont deux choses différentes. Même si toutes les Peugeot du monde étaient simultanément mises à la ferraille et vendues au prix du métal, Peugeot SA ne disparaîtrait pas. Elle continuerait de produire de nouvelles voitures et de publier son rapport annuel. La compagnie possède des usines, des machines et des showrooms, et elle emploie des mécaniciens, des comptables et des secrétaires, mais tous ceux-ci réunis ne font pas pour autant Peugeot.
Une catastrophe pourrait tuer chacun de ses employés, détruire toutes ses chaînes de montage et les bureaux de ses dirigeants, la société pourrait malgré tout emprunter, embaucher de nouveaux employés, construire de nouvelles usines et acheter de nouvelles machines. Peugeot a des dirigeants et des actionnaires, qui ne constituent pas davantage la société. Tous les dirigeants pourraient être écartés, toutes les actions vendues : la compagnie n’en demeurerait pas moins intacte. Non que Peugeot SA soit invulnérable ou immortelle. Si un juge devait ordonner la dissolution de la compagnie, ses usines resteraient debout, et ses ouvriers, ses comptables, ses dirigeants et ses actionnaires continueraient de vivre, mais Peugeot SA disparaîtrait immédiatement. Bref, Peugeot SA semble n’avoir aucune relation essentielle avec le monde physique. Existe-t-elle vraiment ? Peugeot est une création de notre imagination collective. Les juristes parlent de « fiction de droit ».
On ne saurait la montrer du doigt ; ce n’est pas un objet matériel. En revanche, elle existe en tant qu’entité juridique. Au même titre que vous et moi, elle est liée par les lois des pays dans lesquels elle opère. Elle peut ouvrir un compte en banque et posséder des biens. Elle paie des impôts, elle peut être poursuivie, même indépendamment des personnes qui la possèdent ou qui travaillent pour elle. Peugeot appartient à un genre particulier de fictions juridiques, celle des « sociétés anonymes à responsabilité limitée ».

L’idée qui se trouve derrière ces compagnies compte parmi les inventions les plus ingénieuses de l’humanité. Des millénaires et des millénaires durant, Homo sapiens a vécu sans elles. Pendant la majeure partie de l’histoire, seuls ont pu posséder des biens des hommes de chair et de sang – du genre qui se tient sur deux jambes et a un gros cerveau. Si, dans la France du xiii e siècle, Jean montait un atelier de chariots, l’affaire et lui ne faisaient qu’un. Si un chariot qu’il avait fabriqué se brisait une semaine après la vente, l’acheteur mécontent l’aurait poursuivi personnellement. Si Jean avait emprunté mille pièces d’or pour monter son atelier puis fait faillite, c’était à lui de rembourser en vendant ses biens personnels : sa maison, sa vache, sa terre. Il pouvait même être obligé de vendre ses enfants, les vouant ainsi à la servitude. S’il ne parvenait à couvrir sa dette, il pouvait être jeté en prison par l’État ou réduit en esclavage par ses créanciers. Il était totalement comptable, sans limites, pour toutes les obligations contractées par son atelier. Si vous aviez vécu à cette époque, vous y auriez probablement réfléchi à deux fois, voire beaucoup plus, avant de lancer votre entreprise.
De fait, cette situation légale décourageait l’esprit d’entreprise. Les gens avaient peur de lancer de nouvelles affaires et de prendre des risques économiques. Valait-il la peine de risquer de plonger les siens dans une misère noire ? De là vient que l’on se mit collectivement à imaginer l’existence de sociétés à responsabilité limitée : des sociétés indépendantes des personnes qui les lançaient, investissaient en elles ou les dirigeaient. Au cours des derniers siècles, ces sociétés sont devenues les principaux acteurs de l’arène économique, et nous nous y sommes à ce point habitués que nous oublions qu’elles n’existent que dans notre imagination. Aux États-Unis, cette société anonyme à responsabilité limitée porte le nom de « corporation » – ce qui est ironique quand on sait que le mot vient du latin corpus, « corps » : la seule chose que ne possèdent pas ces sociétés. Alors même qu’elles n’ont pas de corps, le système juridique américain les traite comme des personnes juridiques, comme des êtres de chair et de sang.
Tel était aussi le cas du système français en 1896, quand Armand Peugeot, qui avait hérité de ses parents un atelier produisant des ressorts, des scies et des bicyclettes, décida de se lancer dans l’automobile. S’il donna son nom à la société, celle-ci resta indépendante de lui. Si une voiture tombait en panne, l’acheteur pouvait poursuivre Peugeot, mais pas Armand Peugeot. Si la société empruntait des millions avant de faire faillite, Armand Peugeot ne devait pas le moindre franc à ses créanciers. Après tout, le prêt avait été accordé à Peugeot, la société, non pas à Armand Peugeot, l’Homo sapiens. Armand Peugeot est mort en 1915. La société Peugeot est toujours en vie.
Comment, au juste, Armand Peugeot, l’homme, a-t-il créé la société Peugeot ? En gros, comme les prêtres et les sorciers ont créé dieux et démons tout au long de l’histoire, et comme des milliers de curés français créaient encore le corps du Christ chaque dimanche dans leur église paroissiale. Il s’agissait au fond de raconter des histoires et de convaincre les gens d’y croire. Dans le cas des curés, l’histoire cruciale était celle de la vie et de la mort du Christ telle que l’Église catholique la raconte. Selon cette histoire, si le prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux prononce solennellement les bons mots au bon moment, le pain et le vin se transforment en chair et en sang du Christ. Hoc est corpus meum ! s’exclamait le prêtre : « Ceci est mon corps ! » Et, hocus pocus, le pain devenait chair. Voyant que le prêtre avait assidûment et convenablement suivi la procédure, des millions de catholiques fervents se conduisaient comme si Dieu était réellement présent dans le vin et le pain consacrés.
Dans le cas de Peugeot SA, l’histoire cruciale est celle du code de lois français, fruit du travail des parlementaires. Selon les législateurs français, si un juriste certifié suivait la liturgie et les rituels de rigueur, écrivait les charmes et serments requis sur un bout de papier merveilleusement décoré et apposait sa signature et son paraphe au bas du document, alors hocus pocus… une nouvelle société était constituée. Quand, en 1896, Armand Peugeot voulut créer sa société, il chargea un juriste de suivre cette procédure sacrée. L’homme de loi ayant exécuté les bons rituels et prononcé tous les charmes et serments requis, des millions de Français se conduisirent comme si la société Peugeot existait vraiment. Raconter des histoires efficaces n’est pas facile. La difficulté n’est pas de raconter l’histoire, mais de convaincre tous les autres d’y croire. Une bonne partie de l’histoire tourne autour de cette question : comment convaincre des millions de gens de croire des histoires particulières sur les dieux, les nations ou les sociétés anonymes à responsabilité limitée ? Quand ça marche, pourtant, cela donne au Sapiens un pouvoir immense, parce que cela permet à des millions d’inconnus de coopérer et de travailler ensemble à des objectifs communs. Essayez donc d’imaginer combien il eût été difficile de créer des États, des Églises ou des systèmes juridiques, si nous ne pouvions parler que de ce qui existe réellement, comme les rivières, les arbres et les lions.
Au fil des ans a été tissé un réseau d’histoires d’une incroyable complexité. Dans ce réseau, des fictions comme Peugeot non seulement existent, mais elles accumulent un immense pouvoir. Dans les cercles universitaires, le genre de choses que les gens créent à travers ce réseau d’histoires porte le nom de « fictions », « constructions sociales » ou « réalités imaginaires ». Une réalité imaginaire n’est pas un mensonge. Je mens quand je dis qu’il y a un lion près de la rivière alors que je sais parfaitement qu’il n’y en a pas. Mentir n’a rien de très particulier. Les singes verts et les chimpanzés peuvent mentir. On a observé un singe vert crier : « Attention, un lion ! », alors qu’il n’y avait pas de lion dans les parages. L’alerte avait l’avantage d’effrayer un comparse qui venait de trouver une banane, que le menteur put conserver pour lui seul. Contrairement au mensonge, une réalité imaginaire est une chose à laquelle tout le monde croit ; tant que cette croyance commune persiste, la réalité imaginaire exerce une force dans le monde. 
Très probablement, le sculpteur de la grotte Stadel pouvait sincèrement croire à l’existence de l’esprit tutélaire homme-lion. Certains sorciers sont des charlatans, mais la plupart croient sincèrement à l’existence de dieux et de démons. La plupart des millionnaires croient sincèrement à l’existence de l’argent et des sociétés anonymes à responsabilité limitée. La plupart des défenseurs des droits de l’homme croient sincèrement à l’existence des droits de l’homme. Personne ne mentait quand, en 2011, les Nations unies exigèrent du gouvernement libyen qu’il respecte les droits de l’homme de ses citoyens, alors même que les Nations unies, la Libye et les droits de l’homme sont des fictions nées de notre imagination fertile.
Depuis la Révolution cognitive, les Sapiens ont donc vécu dans une double réalité. D’un côté, la réalité objective des rivières, des arbres et des lions ; de l’autre, la réalité imaginaire des dieux, des nations et des sociétés. Au fil du temps, la réalité imaginaire est devenue toujours plus puissante, au point que de nos jours la survie même des rivières, des arbres et des lions dépend de la grâce des entités imaginaires comme le Dieu Tout-Puissant, les États-Unis ou Google.

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