Salafisme et wahhabisme : les matrices du totalitarisme islamiste, par Alexandre Del Valle.  

À la fois héritière des Frères musulmans et du wahhabisme saoudien, la mouvance salafiste moderne (Salafiyya) a pour but de revenir aux fondements mêmes de l’islam des « pieux ancêtres » (As-Salaf ou Salafiyyoun), c’est-à-dire à la lettre même du Coran et de la Sunna. La méthode salafiste repose sur deux fondements essentiels que sont le principe ultra-monothéiste du tawhid, l’unicité absolue, et de la tazkiya, la purification par l’adhésion aux ordres d’Allah (adoration, soumission à Dieu et dévotion totale). Rejetant toute forme d’innovation (bid’a) et d’associationnisme (shurk), la Salafiyya considère que ce qui est advenu après les quatre premiers califes dits rachidoun (« bien guidés »), après le VIII e siècle, est faux et blâmable (bid’a). La lettre du Coran et les ahadith (pluriel de hadith) sont donc les seules sources possibles de juridiction. Les salafistes veulent rétablir le Califat (à l’instar de Daech qui n’a rien inventé), après avoir réislamisé et détruit les nations (« musulmanes apostates ») qui « divisent » artificiellement la Oumma islamique mondiale. Ils veulent appliquer partout la charià, une fois les sociétés du monde entier islamisées, de gré ou de force, à commencer par les pays arabo-musulmans, y compris la péninsule arabique, « occupée » par des infidèles occidentaux depuis la guerre du Golfe.

 

Le centre de diffusion mondiale du salafisme est Médine, où les jeunes salafistes du monde entier viennent suivre des sessions de formation. Ce sont d’ailleurs des prédicateurs formés à Médine que nos dirigeants occidentaux ont laissé séjourner en Europe et aux États-Unis depuis les années 1970 pour y prêcher la haine envers la « mécréance », le repli communautariste et le refus de l’intégration des musulmans aux valeurs « impies » de nos sociétés. Aujourd’hui, la mode salafiste conçue en Arabie saoudite inonde le Web. Les prédicateurs salafistes qui fanatisent les prisons et les quartiers sensibles ont désormais la nationalité du pays d’accueil et ne sont plus expulsables vers Médine comme dans les années 1970-1990. Le vers de l’islamisme est durablement incrusté dans le fruit mûr des démocraties occidentales complexées et compromises avec leurs étranges « alliés » du Golfe. La Salafiyya est divisée entre, d’une part, les « piétistes » et les partisans d’une solution subversive d’expansion progressive par prosélytisme pacifique, et, d’autre part, ceux qui prônent le djihad systématique (« djihadisme », version islamiste de la révolution mondiale permanente des trotskistes) contre les infidèles et les « mauvais musulmans ».

 

Fondamentalement transnational, le salafisme traverse la plupart des pays musulmans, de l’Algérie à l’Afghanistan en passant par le Yémen et les territoires occupés. Plus qu’une organisation structurée, il s’agit plutôt d’une nébuleuse qui relie à travers tous les pays du monde – y compris les États-Unis – des réseaux et groupes de toute nature, violents ou non, et qui partageant une même foi en l’islam « pur des origines » à restaurer partout, dans l’optique finale de soumettre le genre humain aux lois d’Allah.

 

Outre l’Arabie saoudite, dont elle est originaire, la Salafiyya est essentiellement active sous sa forme « pacifique » au Qatar (officiellement wahhabite comme l’Arabie saoudite), au Koweït, où elle est représentée au Parlement, comme dans l’essentiel de la péninsule Arabique, sauf à Oman, qui est dirigé par une dynastie non sunnite (kharidjite) ; elle émerge au Liban (Osbat al-Ansar), elle agit sous ses deux formes soft et djihadiste dans tout le Maghreb (ex-FIS, GIA, Hamas, GSPC, Takfir, Front islamique tunisien – FIT – qui publie à Londres le bulletin Ar-Raja’a, etc.), elle a effectué une percée surprenante en Libye, en Tchétchénie (mouvance al-Khattab, Oudogov et Bessaïev) depuis les années 1990 ; en Malaisie et en Indonésie, puis en Afrique noire (Tchad, Nigeria, Mali, Somalie, etc.) et au Pakistan – à travers « l’Armée des disciples du Prophète », Sepah-i-Sahaba (SSP). Elle influence l’école indo-pakistanaise des Deoband, également dominante en Afghanistan (taliban), puis elle progresse depuis une vingtaine d’années en ex-Yougoslavie, en Asie centrale et en Occident, l’Amérique latine semblant être aujourd’hui le seul continent encore épargné. On retrouve des prédicateurs salafistes dans tous les pays d’Europe occidentale, partout où existent de fortes communautés musulmanes sunnites, de la Belgique à la France en passant par les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne et les pays scandinaves.

En région parisienne comme à Londres, les deux tendances salafistes existent, « pacifique », majoritaire, et djihadiste-terroriste, minoritaire. La plus « modérée », dite « cheikhiste », liée aux prédicateurs (cheikhs) saoudiens, en pleine expansion en Europe, recrute surtout auprès des anciens adeptes du mouvement fondamentaliste piétiste Tabligh (tendance indo-pakistanaise). Cette tendance est notamment représentée par le cheikh Abu Bakr al-Jazairi, « savant » de Médine qui se rend souvent en France depuis des décennies – et où il n’a jamais été inquiété par les autorités malgré ses prêches et écrits subversifs, antijuifs violents (incitation au djihad armé, voir infra). Des centaines de jeunes musulmans européens étudient chaque année dans les universités de Médine ou dans des centres salafistes wahhabites implantés en Égypte, au Pakistan, d’où ils reviennent fanatisés et auréolés de l’image valorisante du « savant ». Nombre de congrès salafistes d’envergure sont organisés également en Europe, en toute légalité, notamment en Belgique, la capitale européenne du salafisme avec la Grande-Bretagne (Leicester). Les médias et les politiques n’ont vraiment pris la mesure de la gravité de l’idéologie salafiste qu’après le choc des attentats parisiens de janvier et novembre 2015 et bruxellois de mars 2016 (puis à nouveau ceux de Nice en juillet 2016, etc.). Mais leur prise de conscience, qui arrive trente ans trop tard, demeure essentiellement incantatoire, car les déclarations lucides de certains dirigeants comme Manuel Valls sur le danger subversif des Frères musulmans et des salafistes n’ont pas été suivies d’effets concrets, et ces derniers continuent de fanatiser dans les écoles et centres islamiques, sur Internet, dans les prisons, dans les banlieues et lors de congrès islamistes.

 

En dépit des distinctions entre « salafistes quiétistes » et « salafistes djihadistes », le wahhabisme dispensé par l’État saoudien demeure la source doctrinale majeure de la mouvance salafiste-terroriste qui a mis à feu et à sang nombre de contrées musulmanes et même des villes occidentales ciblées par les kamikazes. Pour ne prendre que des exemples parmi tant d’autres, les actions barbares commises par le Front al-Nosra ou Daech en Syrie ou encore AQMI ou Boko Haram en Afrique, comme l’excision des filles, le djihad armé, la prise du butin sur les « mécréants », les embuscades contre les infidèles, les châtiments corporels, les crucifixions « d’apostats » (chiites ou autres alaouites-alévis-druzes-yézidis, etc.) ou encore les égorgements d’infidèles, sans oublier l’idée de la conquête islamique du monde et du mythe du Califat, trouvent une légitimation et une base légale dans les textes juridiques de l’école hanbalite-wahhabite qui règne sur les Lieux saints de l’islam en Arabie saoudite. On retrouve en effet dans le wahhabisme l’origine profonde du fanatisme et de la sémantique même de mouvements comme Boko Haram, au Nigeria, dont le nom même signifie l’interdiction de tout ce qui est occidental et « impie », de tout « associationnisme » (alcool, stars, football, danse, musique, mixité, christianisme, athéisme, laïcité, etc.), considéré comme une atteinte au tawhid. Cette vision inspire également les salafistes du Mali, de Somalie (les « Shabbab » et « tribunaux islamiques »), de Syrie ou d’Irak (al-Nosra, Daech) pour condamner les « hérésies » que sont pour eux l’islam maraboutique africain ou le soufisme mystique puis en général tout apport « extérieur » à l’islam des « Salaf », assimilé à du paganisme-associateur (shurk).

 

Il n’est pas inutile de rappeler que Daech bénéficia, dans un premier temps, d’une aide importante de l’Arabie saoudite, en particulier via les réseaux du prince Bandar, placé à la tête des renseignements saoudiens du GID (Mukhabarat Al A’amah ou General Intelligence Directorate), en juillet 2012 jusqu’à son éviction en avril 2014. Ainsi, dans une tribune retentissante publiée par The New York Times, l’écrivain algérien Kamel Daoud affirme pour toutes ces raisons que l’Arabie saoudite est un « Daech qui a réussi, Daech noir, Daech blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’État islamique et l’Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. (…) On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daech ». Daoud dénonce aussi « l’immense pouvoir de transformation de télévisions religieuses» qui émettent ou sont financées depuis l’Arabie saoudite ou d’autres pays-phares du wahhabisme. Rappelons tout de même que Riyad a procédé, durant la seule année 2014, à 87 décapitations pour des faits de droit commun (meurtres, « sorcellerie »), 153 en 2015 et probablement autant en 2016 ; que le wahhabisme rend licite l’excision, que les « apostats » et blasphémateurs, notamment chiites, sont condamnés en Arabie saoudite à la décapitation suivie de crucifixion, et qu’aucune forme de liberté de conscience ou de religion n’est tolérée dans ce pays qui préside malgré cela une commission du Conseil des droits de l’homme des Nations unies…

 

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