La monnaie : fonctionnement et risques,  de Yuval Noah Harari dans Sapiens.

Pourquoi êtes-vous prêt à servir des hamburgers, à vendre des polices d’assurance-maladie ou à faire du baby-sitting avec trois moutards odieux quand, pour tout prix de vos peines, vous ne recevez que quelques bouts de papier coloré ?

Les gens sont disposés à faire ce genre de choses quand ils ont confiance dans les fruits de leur imagination collective. La confiance est la matière première dans laquelle toutes les catégories de monnaie sont frappées. Quand un paysan riche vendait ses biens pour un sac de cauris et se rendait avec eux dans une autre province, il savait que, parvenu à destination, d’autres seraient disposés à lui vendre du riz, des maisons et des champs en échange de ses coquillages. La monnaie est donc un système de confiance mutuelle, et pas n’importe lequel : la monnaie est le système de confiance mutuelle le plus universel et le plus efficace qui ait jamais été imaginé. Et cette confiance est le fruit d’un réseau très complexe et à long terme de relations politiques, sociales et économiques. D’où vient que je croie au cauri, à la pièce d’or ou au dollar-papier ? Parce que mes voisins y croient. Et mes voisins y croient parce que j’y crois. Et nous y croyons tous parce que notre roi y croit et en exige sous forme d’impôts, et que notre prêtre y croit lui aussi et en réclame au titre de la dîme. Prenez un billet d’un dollar et examinez-le attentivement. Vous verrez que ce n’est pas simplement un bout de papier coloré avec la signature du secrétaire au Trésor des États-Unis d’un côté, le slogan « In God We Trust » de l’autre. Nous acceptons le dollar en paiement parce que nous croyons en Dieu et au Secrétaire d’État américain. Le rôle crucial de la confiance explique que nos systèmes financiers soient si étroitement liés à nos systèmes politiques, sociaux et idéologiques, que les vicissitudes politiques soient souvent à l’origine de crises financières, et que le marché boursier puisse monter ou baisser au gré de ce que sentent les traders tel ou tel matin. À l’origine, quand ont été créées les premières versions de la monnaie, les gens n’avaient pas cette foi, et il était donc nécessaire de définir comme « monnaie » des choses possédant une réelle valeur intrinsèque. La première monnaie connue de l’histoire – le grain d’orge – en est un bon exemple. Elle est apparue à Sumer environ 3 000 ans avant notre ère, à la même époque, au même endroit et dans les mêmes circonstances que l’écriture. De même que l’écriture s’est développée pour répondre à la nécessaire intensification des activités administratives, de même la monnaie-grain d’orge s’est développée pour faire face à l’intensification des activités économiques. La monnaie en question était simplement de l’orge : des quantités de grains fixes utilisées comme mesure universelle pour évaluer et échanger tous les autres biens et services. La mesure la plus courante était le silà, qui équivalait grosso modo à un litre. Des coupes standardisées de un silà étaient produites en série : ainsi, pour les gens qui avaient besoin d’acheter ou de vendre quoi que ce soit, il était facile de mesurer les quantités nécessaires d’orge. Les salaires étaient également fixés et réglés en silà d’orge : 60 par mois pour un ouvrier, 30 pour une ouvrière. Un contremaître pouvait toucher entre 1 200 et 5 000 silà. Même le plus vorace d’entre eux ne pouvait engloutir 5 000 litres d’orge par mois, mais il pouvait utiliser ceux qu’il ne mangeait pas pour acheter toutes sortes d’autres marchandises : huile, chèvres, esclaves et de quoi accompagner ses rations d’orge.

Même si l’orge possède une valeur intrinsèque, il n’était pas facile de convaincre les gens de s’en servir comme monnaie plutôt que comme simple marchandise. Afin de comprendre pourquoi, pensez donc à ce qui se passerait si vous portiez un sac d’orge au marché local pour essayer d’acheter une chemise ou une pizza. Les vendeurs appelleraient probablement la sécurité. Il était cependant un peu plus facile d’avoir confiance en l’orge comme premier type de monnaie, parce que celui-ci possède une valeur biologique inhérente. Il se mange. En revanche, il n’était pas facile à stocker et à transporter. La vraie percée de l’histoire monétaire se produisit quand les gens apprirent à avoir confiance en une monnaie qui manquait de valeur inhérente, mais plus facile à stocker et à déplacer. Une monnaie de ce genre apparut en Mésopotamie au milieu du IIIe millénaire avant notre ère : le sicle d’argent, qui n’était pas une pièce, mais correspondait plutôt à 8,33 grammes d’argent. Quand le code d’Hammurabi déclarait qu’un homme libre tuant une esclave devait payer vingt sicles d’argent à son propriétaire, il voulait dire qu’il devait payer 166 grammes d’argent, non pas vingt pièces. La plupart des termes monétaires de l’Ancien Testament sont donnés en termes d’argent, plutôt qu’en pièces. Les frères de Joseph vendirent ce dernier aux Ismaélites vingt sicles d’argent, soit 166 grammes (le même prix qu’une esclave : après tout, il n’était qu’un jeune). À la différence du silà d’orge, le sicle d’argent n’avait pas de valeur inhérente. L’argent ne se boit ni ne se mange ; on ne saurait non plus s’en vêtir, et il est trop tendre pour en faire des outils : des charrues ou des épées en argent se froisseraient aussi vite que des pièces similaires en feuilles d’aluminium. Quand on utilise l’or et l’argent, c’est pour en faire des bijoux, des couronnes ou d’autres symboles de statut : des produits de luxe que les membres d’une culture identifient à un rang social élevé ? Leur valeur est purement culturelle.

Le prix de la monnaie La monnaie repose sur deux principes universels : a. La convertibilité universelle : avec la monnaie dans le rôle de l’alchimiste, on peut transformer la terre en loyauté, la justice en santé et la violence en savoir. b. La confiance universelle : avec l’intermédiaire de la monnaie, deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet. Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Mais ces principes apparemment innocents ont une face cachée. Quand tout est convertible, quand la confiance dépend de pièces anonymes et de cauris, elle corrode les traditions locales, les relations intimes et les valeurs humaines, pour les remplacer par les lois froides de l’offre et de la demande. Les communautés humaines et les familles ont toujours été fondées sur la croyance en des choses « sans prix » telles que l’honneur, la loyauté, la morale et l’amour. Ces choses échappent au marché et elles ne sauraient s’acheter ni se vendre. Même si le marché offre un bon prix, il est des choses qui ne se font pas. Les parents ne doivent pas vendre leurs enfants en esclavage ; un bon chrétien ne doit pas commettre un péché mortel ; un chevalier loyal ne trahit pas son seigneur ; et les terres tribales ancestrales ne seront jamais vendues à des étrangers. La monnaie a toujours essayé de franchir ces barrières, comme l’eau suinte à travers les fissures d’un barrage. Des parents ont été réduits à vendre quelques-uns de leurs enfants comme esclaves pour acheter à manger aux autres. De fervents chrétiens ont tué, volé et triché, puis se sont servis de leurs dépouilles pour acheter le pardon de l’Église. Des chevaliers ambitieux ont proposé leur allégeance au plus offrant tout en s’assurant de la loyauté de leurs partisans par des paiements en espèces. Des terres tribales ont été vendues à des étrangers venus de l’autre bout du monde pour acheter un billet d’entrée dans l’économie mondiale. La monnaie a une face encore plus sombre. Si elle instaure la confiance universelle entre étrangers, cette confiance est investie non pas dans les hommes, les communautés ou les valeurs sacrées, mais dans la monnaie elle-même et les systèmes impersonnels qui la soutiennent. Nous ne faisons pas confiance à l’inconnu, au voisin d’à côté : nous avons confiance dans la pièce de monnaie qu’ils possèdent. S’ils sont à court, notre confiance fond. Alors que la monnaie abat les barrages de la communauté, de la religion et de l’État, le monde court le risque de devenir un seul grand marché passablement privé de cœur. L’histoire économique de l’humanité a tout d’une danse délicate. Les gens comptent sur la monnaie pour faciliter la coopération avec des inconnus, mais ils ont peur qu’elle ne corrompe les valeurs humaines et les relations intimes. D’une main, les gens détruisent volontiers les barrages communautaires qui avaient si longtemps tenu en respect le mouvement de la monnaie et du commerce ; de l’autre, ils en bâtissent de nouveaux pour protéger la société, la religion et l’environnement de l’asservissement des forces du marché.

 

Yuval Noah Harari, dans Sapiens

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