La mondialisation des civilisations par Régis Debray.

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Les isolats – en matière de civilisation – sont des abstractions et les idolateurs, dans les faits, ne se rendent pas service à eux-mêmes (vous n’êtes pas de chez nous, allez-vous-en, laissez moi dépérir dans mon coin )

Force est d’admettre que si nous rejoignons a trop bien les cerner, les civilisations le font pour nous en s’excluant les unes les autres, à mots couverts ou non. Cela se brasse, oui mais cela s’exaspère. Le frottement des civilisations, aggravé par les flux migratoires, leur donne de l’eczéma. On réclame, ça et là, face aux réfugiés, non des frontières, mais du béton, voir des barbelés, leur contraire. Le sédentaire ne veut pas du nomade ; ni le waps du Chicano, ni le Turc de l’Arménien ou du Grec, etc. Il y a loin de la mondialisation à un « Embrassons-nous, Folleville ! ».

Tout nomadise, tout ce croise, tout se diffuse, oui, mais tout ne va pas partout. La preuve du Pudding, c’est qu’on le mange, la preuve des civilisations, qu’elles ne diffèrent pas n’importe quoi. Elles ont des douanes invisibles, note Braudel, et un filtrage sans filtre. La bulle d’excommunication ou l’arrêté de reconduire ne sont nullement indispensable, tant l’allergie opère spontanément. l’Italie et la péninsule Ibérique n’ont pas laissé entrer la réforme protestante. Le Perse Chiite a fait barrage aux incursions sunnite, arabes, ou Ottomanes. La greffe marxiste a été rejetée par le monde anglo-saxon, hors quelques enclos académiques. l’Inde actuelle, après deux siècles d’occupation anglicane, ne compte que 2% de chrétiens. Sauf au Kerala, avec les Syro-malabars, l’hindouisme a tenu bon et l’Évangile n’a pas mordu sur le socle des Veda. L’hindi n’a pas été défait par l’anglais, et l’Inde restera singulière tant qu’elle restera plurielle , avec ses vingt-trois langues officielles et ses quelques 500 dialectes.

« L’American Way of Life » a beau couvrir le corps de « Mother India » d’un tapis de « Malls » et d’écrans, de pubs et de clips, de Rocade et de fast foods, il aura du mal à anéantir ce qui fait l’âme de ce môle d’humanité : l’émerveillement devant le cosmos, le rire devant la blague qu’est la vie, et qui fait de sa mort, pour chaque individu, une virgule, non un point. Malgré le « global market » et le consumérisme, l’Inde a quelques chances de rester une civilisation, au lieu d’une culture folklorique parmi d’autres.

Concret vient du latin « concrétus », solide, consistant, épais, du verbe « concrescere », se solidifier lentement, en agrégeant des éléments disparates, tel un mortier ou une formation pierreuse.

Le concret est compliqué ; et le compliqué, décourageant. L’hybride produit par le mélange des temps n’a pas bonne presse et le sang-mêlé des préambules fait offense aux glorieux titulaire, qui aime à se donner des bords francs et des sources pures, quand ce sont elles-mêmes, déjà, des confluences. Le soldat du Christ-Roi fait la grimace quand on lui dit que le christianisme est une religion orientale, de peau basanée, et que c’est L’Islam, son adversaire, qui lui a fait découvrir, via l’Espagne, le legs aristotélicien dont il se targue et que les musulmans avaient reçu des syriaques, eux-mêmes chrétiens, de Bagdad. Ex oriente lux. Du peuple juif lui-même, auquel nous devons tant, mais qui doit beaucoup à son tour à la Mésopotamie, d’où nous viennes l’écriture et le Créateur, on peut dire qu’il est né en Egypte, s’est singularisé à Babylone et a consigné son histoire à Alexandrie.

Régis Debray, « Civilisation ».

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