Comment se fait-on happer par une organisation terroriste ? Par Yasmina Khadra.

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Extrait du livre :

L’existence est ainsi faite ; il y a des gens aisés et des gens lésés, des gens à qui tout réussit et des canards boiteux. Bien-sûr, au début, je cherchais à comprendre pourquoi la chance ne me souriait pas. Je me posais un tas d’autres questions, sauf que les réponses bottaient en touche. À la longue, je ne me prenais plus la tête. Je me fichais de savoir ce qui résultait du destin et ce qui résultait d’un accident de parcours. Que le ciel soit rouge ou bleu, qu’est-ce que ça change pour quelqu’un qui avance à taton ?

Je vivais ma vie au jour le jour en espérant des lendemains meilleurs, comme tout le monde. Mais rien ne venait. À l’usure, j’avais cessé d’attendre le miracle – je n’y crois plus, et j’avais décidé de m’accommoder des miettes que la fatalité me concédait…

Et puis, Vlan ! C’est choses là arrivent. Tu ne sais pas comment elles te tombe dessus ni quand ça a commencé : une altercation qui dégénère, une réflexion raciste, un sentiment d’impuissance devant une injustice – personne ne sait exactement à partir de quel moment et sous quelle forme le rejet de toute une société germe en toi. Tu prends tu mal en patience et tu attends, la susceptibilité à fleur de peau. Tu crois conjurer tes vieux démons dans les bagarres, mais ces choses là demeurent, deviennent des organes parmi des organes de ton corps, des toxines noyotant tes neurones.

Puis des phrases, somme toute anodine, se mettent à se greffer dans ton subconscient. Tu es en train de regarder un film de guerre en grignotant du popcorn avec tes copains au fond d’une salle de projection quand tu entends :  » pour qui meurent ces pauvres bougres de troufions ? Pour des multinationales ? Qu’auront elles à leur offrir ? Une minute de silence, une médaille, une stèle que les pigeons couvriront de leurs fientes ? » Tu ne fais pas attention et tu replonges ta main dans le popcorn en haussant les épaules. Mais les propos s’incrustent par une porte dérobée de ton cerveau. Tu es loin de te douter que tu viens d’héberger en toi de terribles agents dormants. Comme beaucoup d’autres interceptés çà et là.

Jusqu’au jour où, en suivant un reportage sur le djihad, tu entends :  » Les mercenaires meurent pour leurs commanditaires. Les soldats pour des intérêts qui ne leur rapportent rien. Les gangsters pour des prunes… Mais le chahid, lui, il ne meurt jamais ; il se prélasse dans le jardin du Seigneur, entouré de houris et d’arc-en-ciel éblouissants. »

Au début ça te passe par dessus de la tête. Tu estimes que tu as d’autres chats à fouetter plutôt que prêter l’oreille à ces affabulations. Puis un soir, un voisin, un copain ou quelqu’un que tu connais à peine se met à vanter les prêches de l’imam du coin. Tu l’écoutes pour ne pas le froisser car tu en as rien à cirer de la bonne parole. Mais le « frère » revient à la charge à chaque fois qu’il te croise sur son chemin. Souvent c’est lui qui t’accueil à la descente du tram. Il finit par te convaincre de le suivre dans l’impasse ou officie l’imam.

En vérité, il ne t’as pas convaincu. Tu le suis pour qu’il arrête de te harceler. C’était ce qui m’était arrivé Lyès me harcelait :  » il faut que tu écoutes cela Khalil. Dis lui, Driss, dis-lui ce qu’il rate. » Et Driss :  » Lyès a raison. Il faut que tu assistes aux rencontres avec notre imam. Ça a changé ma vie. » « Allez, viens, Khalil. Ça ne t’engage à rien. Ça ne sera pas long. Qu’est-ce que tu as à perdre ? Ton boulot ? Tu n’en as pas. Ton temps ? Il ne compte pas pour toi. S’il te plaît fait moi plaisir. » La curiosité est la mère nourricière des tentations, et les tentations sont traîtresses. Après tout, que risque t-on à écouter un imam ? C’est mieux que de s’écouter parler.

Et te voilà, n’écoutant que d’une oreille, en train de t’ennnuyer ferme au milieu des ouialles. Ton voisin te donne un coup de coude dans le flanc pour t’enjoindre à plus de correction, puis à plus d’attention. Petit à petit, les agents dormants que tu avait cumulés a ton insu commencent à se substituer à tes fibres sensibles. Quant à l’imam il a réponse à toutes les questions qui te taraudaient sans te laisser d’indices succeptible de t’éclairer ; il te renvoie à tes déconvenues, aux vexations que tu croyais avoir surmontées, à tes blessures jamais cicatrisées – le paumé devient ton sosie, le révolté ton frère siamois, les prêches ton exutoire, la violence ta légitimité. Au diable les racistes, à mort les islamophobes ; tu ne tendra plus l’autre joue.

Tu es respecté, écouté à ton tour, aimé ; tu te découvres une vraie famille, des projets et un idéal

Le temps de te rendre compte de ce qui t’arrive, et déjà tu es quelqu’un d’autre, un être flambant neuf, une personne que tu ne soupçonnait même pas. Tu es respecté, écouté à ton tour, aimé ; tu te découvres une vraie famille, des projets et un idéal. Tu deviens le « frère« , et tu marches la tête haute parmi les hommes, comme un seigneur.

Enterré le citoyen résiduel qui rasait les murs ; tu es le nombril du monde et tu regrettes d’avoir mis si longtemps pour rejoindre l’association….

« Khalil » de Yasmina Khadra

 

 

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