L’historien Tomás Norohra – dans le roman de JR Dos Santos – explique à une femme, Rebecca, pourquoi le monde musulman a un problème avec l’Occident et avec la modernité. Et pourquoi les fondamentalistes cristallisent ces deux problèmes de manière caricaturale :

Tomás Norohra : – Les croisades ont constitué la première réponse des chrétiens aux attaques incessantes des musulmans. Outre la reconquête de la Terre sainte, les chrétiens ont récupéré la péninsule Ibérique et, avec les découvertes portugaises, ils ont commencé à se répandre dans le monde entier. En assez peu de temps, des empires européens se sont constitués sur toute la planète. De toutes petites puissances comme le Portugal ont même occupé des zones qui relevaient de l’aire d’influence islamique, comme certaines régions de l’Inde ou le détroit d’Ormuz, et sont allées jusqu’à bâtir des forts en Arabie, alors même qu’avant de mourir, le Prophète avait dit qu’elle ne pouvait être occupée que par des musulmans. Malgré l’extraordinaire expansion européenne, l’islam a maintenu son objectif déclaré, à savoir conquérir toute l’Europe. Il a tenté une dernière fois de repartir à l’offensive, en attaquant à nouveau le Saint Empire romain au XVII e siècle. Mais le second siège de Vienne fut un échec et les troupes islamiques battirent en retraite. Ce fut le début de la fin. Les défaites se suivirent les unes après les autres, jusqu’à ce que les Européens pénètrent en plein cœur de l’islam.

– Au XIX e siècle, ajouta l’Américaine Rebecca.

– Avant cela, corrigea Tomás. Napoléon envahit l’Égypte en 1798. Comme vous pouvez l’imaginer, ce fut un véritable choc pour les musulmans. Et le pire, c’est que ce ne sont pas les armées islamiques qui ont chassé les infidèles français, comme on pouvait s’y attendre, mais une petite escadre britannique. Les musulmans ont alors compris que les puissances occidentales pouvaient envahir leurs terres comme bon leur semblait et, comble de l’ironie, que seules d’autres puissances européennes étaient capables de les en déloger !

– Eh bien, d’une certaine manière, c’est une forme de justice immanente, vous ne trouvez pas ? constata Rebecca. Les musulmans se sont comportés en impérialistes pendant des siècles, envahissant pays après pays. Il fallait bien que, tôt ou tard, ils connaissent le sort qu’ils avaient imposé aux autres…

– Vu sous cet angle, c’est vrai. Toujours est-il qu’ils ont découvert que ce sort était fort peu enviable, lorsque l’expansion européenne en terre islamique s’est accentuée au XIXe siècle, quand les Britanniques ont occupé Aden, l’Égypte et le golfe Persique, et que les Français ont colonisé l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Ce processus a culminé avec la défaite de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale. La Grande-Bretagne et la France ont ensuite dépecé tout le Moyen-Orient, les Britanniques s’appropriant l’Iraq, la Palestine et la Transjordanie, et les Français la Syrie et le Liban. Le symbole de cette domination occidentale sur l’islam fut l’abolition du califat ottoman en 1924.

– J’ai bien compris, mais tout ça c’est de l’histoire ! répliqua Rebecca. Que je sache, tous ces pays ont recouvré leur indépendance. De plus, ce sont les Turcs eux-mêmes qui ont aboli le califat, pas les Occidentaux…

L’historien replia la carte et la remit dans son sac de voyage. – Vous trouvez que tout ça c’est de l’histoire ? Sachez que les musulmans ne sont pas de votre avis. Nous autres, Occidentaux, nous envisageons l’histoire comme quelque chose qui est déjà passé et qui ne doit pas nous conditionner. Une fois de plus, c’est la culture chrétienne qui nous guide, même si nous ne nous en apercevons pas. Mais les musulmans ne sont pas des chrétiens et ils voient les choses d’une façon différente. Ils considèrent des événements survenus il y a mille ans comme s’ils s’étaient produits récemment !

– Vous exagérez encore…

– J’aimerais bien ! Je sais que pour nous tout cela semble étrange, mais pour les musulmans le passé a une importance démesurée, c’est une source d’orientation religieuse et légale. Dans le fond, ils considèrent que le passé reflète les intentions de Dieu, et donc que toute l’histoire est très actuelle. C’est pourquoi la colonisation des pays islamiques par les Européens les choque au plus haut point.

– Mais, comme je viens de vous le dire, ils ont recouvré leur indépendance il y a fort longtemps ! insista Rebecca. Pour autant que je sache, la plupart de ces pays se sont débarrassés du joug colonial entre 1950 et 1970…

– C’est vrai, mais pour eux c’est comme si cela s’était passé hier. Vous noterez que l’islam a été la principale civilisation du monde à une époque où le christianisme était plongé dans le Moyen Âge. Les musulmans en sont venus à se considérer comme les gardiens de la vérité divine et, partant de là, à estimer que leur suprématie en était la conséquence naturelle et logique. Mais voilà qu’ils ont été soudainement confrontés à la reconquête chrétienne, aux conséquences des découvertes portugaises et aux bouleversements des Lumières, et ils se sont rendu compte que, du jour au lendemain, c’était l’Occident qui contrôlait le monde. Les infidèles occidentaux, jusqu’alors sur la défensive, étaient devenus les maîtres de la planète et avaient même réussi à coloniser les pays islamiques ! La capitale du califat, Istanbul, mit fin au califat et, sur décision d’Atatürk, se mit à imiter la culture et le système laïque des infidèles occidentaux, en séparant la religion de l’État. Comment pensez-vous que les musulmans ont perçu cette transformation ?

– Je suppose qu’ils n’ont pas dû apprécier…

– C’est le moins qu’on puisse dire ! Et, pour aggraver les choses, le contraste entre le niveau de vie des deux civilisations est devenu criant. De nombreux musulmans ont commencé à comparer leur vie à celle des Occidentaux et ils se sont posé des questions. Pour quelle raison les pays islamiques vivaient-ils dans la pauvreté et avaient des gouvernements si corrompus ? Pour quel motif étaient-ils à la traîne, loin derrière l’Occident ? Pourquoi diable ne parvenaient-ils pas à fabriquer de belles automobiles ni à aller sur la Lune ? Incapables d’affronter la domination technologique et financière des Occidentaux, ces musulmans en ont conclu qu’ils ne pouvaient rivaliser que sur le plan culturel. C’est-à-dire avec l’islam ! N’est-ce pas l’islam qui a dominé le monde, de l’Inde à la péninsule Ibérique ? Muhammad n’avait-il pas créé en quelques années une grande civilisation ? Comment y était-il parvenu ? En respectant intégralement la loi islamique. Donc la même réponse pouvait être apportée aux problèmes contemporains. Beaucoup ont commencé à penser que la situation était telle parce qu’on avait abandonné la véritable foi et que, si on respectait à nouveau tous les préceptes de l’islam, la splendeur d’antan reviendrait avec éclat.

– Et c’est ce qui les a précipités dans le fondamentalisme…

– Exactement ! Lorsqu’un musulman dit qu’il se sent humilié par l’Occident, il ne veut pas dire que l’Occident le maltraite. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il est humiliant de voir que l’Occident est supérieur à l’islam sur les plans économique, culturel, technologique, politique et militaire. Le péché de l’Occident est de se montrer plus puissant que l’islam. De là au raisonnement qui en découle, il n’y a qu’un pas. De nombreux musulmans pensent qu’en rejetant la modernité et en appliquant à la lettre les préceptes du Coran et l’exemple du Prophète, l’islam retrouvera la gloire et la suprématie.

« Furie Divine » de JR Dos Santos.